Je sais que rien n'est plus…

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Je sais que rien n'est plus pour moi, et cependant

Je regarde parfois les choses de l'espace,

Je vois l'ombre de l'if qui divise l'étang,

Et l'azur s'entr'ouvrir pour un oiseau qui passe.

La cloche d'un couvent disperse dans les airs

Son rêve débordant et son Credo candide :

Douce cloche, oasis d'argent du bleu désert,

C'est vous la palme et l'eau des soirs tendres et vides !…

Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau

Rendent le calme éther et le pavé sonores ;

Je rêve d'un jardin tropical, sur les flots

Où gonflent mollement les pompeuses Comores.

Et je regarde luire, entre les toits serrés

Où mes tristes regards lentement aboutissent,

Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices

Aux âmes qui n'ont pas encor désespéré…