Jean misère

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Décharné, de haillons vêtu,

Fou de fièvre, au coin d'un impasse,

Jean Misère s'est abattu.

«Douleur, dit-il, n'es-tu pas lasse ?»

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Pas un astre et pas un ami !

La place est déserte et perdue.

S'il faisait sec, j'aurais dormi,

Il pleut de la neige fondue.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Est-ce la fin, mon vieux pavé ?

Tu vois : ni gîte, ni pitance,

Ah ! la poche au fiel a crevé ;

Je voudrais vomir l'existence.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Je fus bon ouvrier tailleur.

Vieux, que suis-je ? une loque immonde.

C'est l'histoire du travailleur,

Depuis que notre monde est monde.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Maigre salaire et nul repos,

Il faut qu'on s'y fasse ou qu'on crève,

Bonnets carrés et chassepots

Ne se mettent jamais en grève.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Malheur ! ils nous font la leçon,

Ils prêchent l'ordre et la famille ;

Leur guerre a tué mon garçon,

Leur luxe a débauché ma fille !

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

De ces détrousseurs inhumains,

L'Église bénit les sacoches ;

Et leur bon Dieu nous tient les mains

Pendant qu'on fouille dans nos poches.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Un jour, le Ciel s'est éclairé,

Le soleil a lui dans mon bouge ;

J'ai pris l'arme d'un fédéré

Et j'ai suivi le drapeau rouge.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Mais, par mille on nous coucha bas ;

C'était sinistre au clair de lune ;

Quand on m'a retiré du tas,

J'ai crié : Vive la Commune !

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

Adieu, martyrs de Satory,

Adieu, nos châteaux en Espagne !

Ah ! mourons !… ce monde est pourri ;

On en sort comme on sort d'un bagne.

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…

A la morgue on coucha son corps,

Et tous les jours, dalles de pierre,

Vous étalez de nouveaux morts :

Les Otages de la misère !

Ah ! mais…

Ça ne finira donc jamais ?…