Joli mois de mai

By Joséphin Soulary

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

A toi, modèle des amants

Allemands,

Bon roi Guillaume, je dédie,

Sur un rhythme alerte et mignard

De Ronsard,

Cette villanelle étourdie.

Les héros, de sujets riants

Sont friands,

Le génie aime l’antithèse ;

Par le monde il en a couru

De ton crû

Dont l’enfer a dû pâmer d’aise.

Voici venir le mois vermeil ;

Le soleil

Du printemps sonne la fanfare ;

Sonnez la diane, clairons

Fanfarons !

Maïus est fou de tintamarre.

Mais l’âge affranchit tes loisirs

Des désirs

Qui troublent la jeunesse folle ;

Comme Horace, il te sied, rêvant

Et buvant,

De cueillir l’heure qui s'envole.

Ce bois t’offre un retrait choisi ;

Cherches-y

Quelque place où ton luth s’accorde.

Que de gens Treskow le bandit

Y pendit !

Entre ! Il n’y pend plus que la corde.

Chante Io, Pan ! mais bois d’abord

A plein bord ;

Le vin porte aux métamorphoses.

Vois ! l’Amour a passé son arc

A Bismarck ,

Et de Moltke effeuille des roses.

Cet arc a l’air d’un traquenard

A renard ;

Quelque engin de ruses cachées !

Ces roses sont couleur de sang

Jaillissant ;

On dirait des têtes fauchées !

Ton vin même a-t-il bien le goût

Du bon moût ?

La magie est si scélérate !

Bois toujours ; qu'importe au buveur

La saveur,

Si la liqueur est écarlate ?

Te voilà gris. C’est justement

Le moment

Où le cœur à l’aise respire ;

Chante-nous quelqu’un de ces chants

Si touchants

Que l’aimable ivresse t’inspire.

« Connaissez-vous Faust l'enchanteur ?

« Un docteur

« En rima l’histoire incroyable.

« Or, sachez tous qu’un jour d'ennui ,

« Comme lui

« J’ai vendu mon âme au grand Diable.

« Admirez ! je n’ai qu’à vouloir,

« Tout est noir

« Dans la campagne étincelante ;

« Je fais du site le plus vert '

« Un désert

« Traversé d'une ombre dolente.

« Au souffle des zéphirs , porteurs

« De senteurs,

« Pâme-toi, vivante nature !

« J’ai trempé l’aile des légers

« Messagers

« Dans un parfum de sépulture !

« Le pinson boude ; le linot

« Ne dit mot ;

« Sait-on la cause de leurs peines ?

« Demandez au corbeau, traînard

« En retard,

« Ce qu’il cherche encor sur ces plaines !

« Des hameaux où le coq chantait,

« Où flottait

« La fumée en claires bruines,

« Où sont les gaîtés et les voix

« D’autrefois ?

« Cherchez au fond de ces ruines !

« Moutons bêlants, pâtres gentils,

« Où sont-ils ?

« Demandez à l’oiseau qui passe

« Ce qui pendait aux crins d’acier

« Du coursier

« Dont le pied dévorait l'espace !

« La glèbe n'est plus qu’un filon

« Fer et plomb ;

« Le soc sur des boulets s’émousse ;

« On cueille, en guise de bouquets ,

« Des mousquets ;

« Des casques brillent dans la mousse.

« Des verdures aux tons tranchants

« Sur les champs

« Dessinent d'ondoyants squelettes,

« Et des crânes mal enterrés

« Dans les prés

« Sortant les pâles violettes !

« S’ils se levaient, les morts chéris

« Qu’ont meurtris

« Le feu, la mitraille et le sabre,

« De la terre ils feraient le tour

« Tout un jour

« Sans finir leur ronde macabre.

« Paraissez, Eucharis, Chloé,

« Pholoé,

« Fraîches nymphes de ces prairies !

« Chacune, arborant sa couleur,

« Joue en fleur,

« Menez vos belles théories.

« De ces seuils désolés, vrais trous

« De hiboux,

« Voyez-les sortir, le front blême,

« Tordant leur sein martyrisé

« Qu’a brisé

« L'effort d’une lutte suprême !

« Vos mères n’ouvrent plus les yeux

« Sur vos jeux :

« Bien dos est ce qu’a clos le glaive !

« Cherchez, mignonnes, les regards

« Des beaux gars

« Vers qui s'envolait votre rêve.

« Voyez-vous se traîner là-bas,

« Pas à pas,

« Portant écharpes et béquilles,

« Tyrcis manchot, Daphnis boiteux,

« Tout honteux ?

« Voilà vos promis, jeunes filles !

« Mariez-vous, j’ai fait vos dots :

« Quels beaux lots !

« La guerre vous promet la peste ;

« J ’ai tout saccagé, tout pillé,

« Tout souillé ;

« La famine fera le reste !

« Il vous naîtra des fils craintifs

« Et chérifs ;

« Si vous avez bonne mémoire,

« Vous leur ferez bénir mon nom ;

« Pourquoi non ?

« Je suis bon prince et j’aime à boire. »

Ainsi tu chantais, roi badin

Quand soudain

Tombe et se brise ton amphore.

Quel vin maudit sort de ses flancs !

Dans mille ans

La tache en sera rouge encore !