Jolis flots

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

— Jolis flots, voulez-vous m’entendre ?

Dites-moi qui vous a donné

Cette couleur d’un vert plus tendre

Qu’un arbre en avril bourgeonné.

— Ce vert où l’aile de ton rêve

Se teint d’espérance, ce n’est

Que notre fiel qui toujours crève,

Toujours crève et toujours renaît.

— Jolis flots, voulez-vous encore

Me dire d’où vous vient souvent

L’éclat soyeux qui vous décore

Quand votre azur se moire au vent ?

— Regarde mieux nos fronts arides,

Quand nous flottons comme un drapeau.

Cette moire, ce sont des rides

Aux plis flasques de notre peau.

— Jolis flots, comme des bergères,

Paissant vos moutons, vous chantez.

Leurs toisons d’écumes légères

Vous font des flocons argentés.

— À l’aube des temps nous vécûmes,

Et c’est pourquoi jusqu’à nos flancs

Ce que tu nommes des écumes

Pend en mèches de cheveux blancs.

— Jolis flots, si jeunes quand même,

Je veux ouvrir vos cœurs fermés.

Mais j’aimerais aimer qui m’aime.

Dites-moi donc si vous m’aimez.

— Ni toi, ni personne. Cœurs vides

Où ne bat que la trahison.

Vieux Judas aux lèvres livides.

Notre baiser est un poison.

— Jolis flots de la mer jolie,

Ah ! cependant j’étais tout prêt

À verser ma mélancolie

Dans votre âme qui la boirait.

— S’il s’agit d’y vomir ta bile,

Voici nos gueules de crapauds,

Voici notre gouffre mobile

Où dort l’immobile repos.

— Jolis flots, c’est cela. Sans trêve

Roulez-moi dans vos goëmons.

Oui, vous avez compris mon rêve.

Vous voyez que nous nous aimons !

— Viens, alors, viens ! Plus ne diffère,

Et jouis sans peur ni remords

Du seul bien que puisse te faire

Notre amitié de croque-morts.