Jupiter et les tonnerres

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Jupiter, voyant nos fautes,

Dit un jour, du haut des airs :

Remplissons de nouveaux hôtes

Les cantons de l'univers

Habités par cette race

Qui m'importune et me lasse.

Va-t-en, Mercure, aux enfers ;

Amène-moi la Furie

La plus cruelle des trois.

Race que j'ai trop chérie,

Tu périras cette fois !

Jupiter ne tarda guère

À modérer son transport.

O vous, rois, qu'il voulut faire

Arbitres de notre sort,

Laissez, entre la colère

Et l'orage qui la suit,

L'intervalle d'une nuit.

Le dieu dont l'aile est légère,

Et la langue a des douceurs,

Alla voir les noires sœurs,

À Tisiphone et Mégère

Il préféra, ce dit-on,

L'impitoyable Alecton.

Ce choix la rendit si fière ;

Qu'elle jura par Pluton

Que toute l'engeance humaine

Seroit bientôt du domaine

Des déités de là-bas.

Jupiter n'approuva pas

Le serment de l'Euménide.

Il la renvoie ; et pourtant

Il lance un foudre à l'instant

Sur certain peuple perfide.

Le tonnerre, ayant pour guide

Le père même de ceux

Qu'il menaçoit de ses feux,

Se contenta de leur crainte ;

Il n'embrasa que l'enceinte

D'un désert inhabité :

Tout père frappe à côté.

Qu'arriva-t-il ? Notre engeance

Prit pied sur cette indulgence.

Tout l'Olympe s'en plaignit ;

Et l'assembleur de nuages

Jura le Styx, et promit

De former d'autres orages :

Ils seroient sûrs. On sourit ;

On lui dit qu'il étoit père,

Et qu'il laissât, pour le mieux,

À quelqu'un des autres dieux

D'autres tonnerres à faire.

Vulcain entreprit l'affaire.

Ce dieu remplit ses fourneaux

De deux sortes de carreaux :

L'un jamais ne se fourvoie ;

Et c'est celui que toujours

L'Olympe en corps nous envoie :

L'autre s'écarte en son cours ;

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte ;

Bien souvent même il se perd ;

Et ce dernier en sa route

Nous vient du seul Jupiter.