Juste retour

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Rouges, roses, criant de joie,

Vêtus de velours et de soie,

Des petits garçons, chœur charmant

D'espérances réalisées,

Courent dans les Champs-Élysées,

Près de la vasque au flot dormant.

On dirait des fils de princesse.

Mais bien vite leur gaîté cesse

Devant un spectacle imprévu.

Un groupe de petites filles

Toutes pâles sous leurs guenilles,

Hélas ! voilà ce qu'ils ont vu.

Le vent rougit leurs omoplates.

On voit de leurs mornes savates

S'évader, comme un noir filou,

Le pied nu de ces vagabondes,

Et leurs cheveux, tignasses blondes,

Sont peignés au moyen d'un clou.

Les pauvres traîneuses de loques

Ont admiré les belles toques

Et les blonds cheveux des garçons,

Et contemplent, un peu jalouses,

Le velours doré de leurs blouses,

Où le zéphyr met des frissons.

Leurs prunelles s'emparadisent.

Mais les beaux petits garçons disent,

Courant, comme de jeunes daims

Parmi le vert gazon des plaines :

Comment laisse-t-on ces vilaines

S'égarer dans les beaux jardins ?

Or, s'attristant à leurs folies,

La vieille marchande d'oublies

Vient et leur parle. Elle a cent ans,

Et dans le fond de ses yeux vagues

Errent, pressés comme des vagues,

Les spectres des anciens printemps.

Oh ! dit-elle, chérubins roses,

La sagesse aux clartés moroses

Est ce dont je vous fais présent.

Ces fillettes aux dents pointues

Seront, quelque jour, mieux vêtues

Que vous ne l'êtes à présent.

Tout arrive, en ce monde infirme.

Un jour viendra, je vous l'affirme,

Où ces Gothons et ces Margots

Vous siffleront comme des merles

Et, pour rire, fondront vos perles

Dans leur vin de Château-Margaux.

Les diamants à leurs oreilles

Pendront, comme la grappe aux treilles.

Alors le temps aura marché,

Et c'est vous, ô jeunes microbes,

Qui leur achèterez des robes

Chez les Worths, plus cher qu'au marché !