Justice d’outre-tombe

By Armand Renaud

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Quand Guillaume, césar vainqueur mais éphémère,

Après le joyeux trône aura la tombe amère,

Quand, sceptre en main, couvert d’un marbre noir ou blanc

Où l’on aura sculpté l’aigle des soldatesques,

Il ne pourra, malgré ses titres gigantesques,

Repousser l’humble ver qui lui mordra le flanc,

Il se peut que son ombre, au gouffre du mystère,

Doive retrouver ceux qui vécurent sur terre,

Et qu’il ait à revoir étrangement là-bas

Le tas des morts sanglants tués dans ses batailles,

Qui, les reins fracassés ou perdant leurs entrailles,

Au vent glacé des nuits se sont tordu les bras.

Et peut-être, gardant ses vieux instincts d’empire,

Passera-t-il fier, calme, ébauchant un sourire,

Content de lui devant ces visions d’horreur,

Pensant : Je suis toujours de la race des maîtres ;

Je reconnais ma gloire à ces fauchaisons d’êtres.

Qu’on rende la couronne à qui fut l’Empereur !

Mais, si le droit n’est pas un vain mot, de la foule

Des combattants tombés jadis dans cette houle,

Sans grade, sans éclat, par soif de liberté

Et par soif du devoir, noble et calme, un fantôme

Se lèvera devant le potentat Guillaume

Qui roulera sur lui son regard hébété.

Le visage sera d’un jeune homme un peu sombre,

A l’œil profond, avec des cheveux noirs sans nombre,

Où tant de rêve et tant de majesté luiront

Que l’autre en cheveux blancs cessera d’être auguste,

Et malgré lui ploîra, par une force juste,

Sous tant d’amour au cœur et de génie au front.

Ce front, en plein milieu troué par une balle,

Rendra ce souvenir à l’ombre impériale

Que, braquant ses canons sur Paris autrefois,

Il entendit conter avec indifférence

La mort, à vingt-huit ans, d’un grand peintre de France,

Par un de ses soldats frappé du fond d’un bois.

Sa première surprise étant alors passé,

Il se redressera hautain à la pensée

Qu’il n’a là devant lui nul prince de son rang,

Rien qu’un chétif n’ayant jamais conduit d’armée,

et n’ayant jamais fait une immense fumée

Des villes que condamne à mort le conquérant.

Mais tandis que Césars restera sans couronne,

Voilà qu’un diadème où l’étoile rayonne

Glorifîra le front du jeune homme inspiré

Qui, sous un vaste dôme entouré de portiques,

Dans des flots de lumière aux nuances mystiques,

Du beau suivra sans fin le rêve immesuré.

L’ex-empereur et roi, sans trône, sans escorte,

Du palais triomphal n’osant franchir la porte,

S’affaissera pleurant. Court loisir de l’orgueil !

Bientôt viendra quelqu’un pour lui marquer sa tâche,

Qui, le fouet à la main, rendant du cœur au lâche,

Lui fera balayer la poussière du seuil.