Ko-ta-ky
Written 1896-01-01 - 1896-01-01
Ko-Ta-Ky ! — redis-toi les trois syllabes fées !
— Sens-tu du cœur des bois de Saint-Cloud, des bouffées
De friture, évoquer le petit Japonais
Qui, tant de fois, pour nous, tourna ses moulinets ?
Le revois-tu, debout, sautelant sur ses pattes.
Ses palettes en main, comme Arlequin ses battes ;
Comme lui, carrelé, pimpant, bariolé,
Dans ses robes, par où l'on est affriolé.
Et qui font qu'alentour, toute baraque chôme ?
Le petit Japonais aux parures de chrôme,
D'indigo, d'incarnat, de vert, de vermillon,
Palpitant sous l'auvent comme un émérillon
Par la légèreté des japonaiseries…
Je le verrai toujours au fond des songeries.
Magot évaporé de l'élégant décor
D'une potiche, en lui, moulant sa forme encor ;
Oisillon échappé d'un fol plateau de laque
Dont l'or aventurine en sa jupe se plaque ;
Fleur reprise au revers d'un fuyant éventail
Dont, sur lui, le printemps, entr'ouvre son vantail.
C'est tout et ce n'est rien ; une gentille chose
Vivante, rutilante, et pailletée, et rose;
Qui bougeait, qui marchait, qui courait, qui volait
Sur le décor élu de son joli volet.
On jouait, on gagnait sa babiole : un cadre,
Un brinborion, un rien, mais un rien jamais ladre,
Ruisselant de clartés pour ses quatre ou cinq sous,
Soleil devant, derrière, et dessus, et dessous !
— Et d'ailleurs, qu'importait ?— Kotaky, dieu du jaune.
Du violet, du bleu, du rouge, dans sa zone
Arcencielée, allait et venait sous nos yeux
Comme un beau papillon pris entre terre et cieux.
Au-dessous, dans la nuit de l'ombre inférieure,
Une femme robuste aux rondeurs de prieure,
Ainsi qu'une chouette auprès d'un roitelet,
Sur notre clientèle, alerte, s'attelait.
Allemande… qui sait ? — Sa femme ?… bonne femme.
Madame Kotaky ; rien en elle d'infâme ;
Du sérieux faisant effort pour rigoler.
Repoussoir qu'on s'étonne à voir, de près, frôler
L'insecte bigarré, vivant pantin bizarre
Grâce auquel une foule, et, là jamais bagarre,
Garantit la recette, assure le succès.
Et c'est ainsi sur le territoire français
Partout où se déroule une foire notable,
Non foire du commun, mais foire respectable :
A Saint-Cloud, à Versaille, où le bourgeois-Soleil
Visite assidûment l'éventaire vermeil.
Madame Kotaky reconnaît la pratique ;
On prise sa tenue, et sa bure authentique,
Près des atours versicolores du mari
Dont le satin jamais n'implique un ton marri ;
Flambant porte-manteau, décrochez-moi-ça d'ailes,
Garde-robe d'amour où les iris fidèles,
Les tulipes de feu, les pivoines de sang
Déroulent à jamais leur cycle éblouissant ;
Gnome-feu-d'artifice, homme-fioriture,
Vivante mosaïque et dansante peinture
De gerbes et de nids, de plantes, d'animaux,
Kaolin, par l'épaule ; et, par le ventre, émaux !
« Ne cherchez pas, Messieurs, c'est trouvé !» — l'étonnante
Intonation haute, et pimpante et tonnante
Dont nous réjouissait Madame Kotaky
Ne sonnait pas hier, au chant de foire qui
Me semblait obscurci, désemparé, farouche.
Mais l'éventaire éclot soudain, comme une bouche
Rieuse, plein de fruits peints sur des parasols,
Kakémonos d'un sou sur foukousas d'un sol.
Épanouissements comme de cent colombes
Dont le duvet rosé ne pleut pas sur des tombes.
— « Madame Kotaky ! » — mais j'admire son jais,
Son noir… son crêpe… hélas ! — Ayez donc des sujets
Peints sur vos robes d'or, d'ambre, de cornaline !
Cela n'empêche pas une fièvre maligne
De tordre votre cou fleuronné de bouquets !
Cela ne fait qu'un mort plus gentiment coquet,
Comme un oiseau défunt, dont d'autres oiseaux suivent
Le convoi diapré sur des écrans qui vivent.
Eh ! oui… c'était ainsi : veuve de ce moineau !
La grosse femme est là, convenable, l'anneau
A l'annulaire, l'ombre en toute sa toilette.
— Et je songe tout bas à ce menu squelette,
Enseveli sans doute en un fol falbala
Dans la boîte à joujoux de son ancien gala.
— « C'est dur… est-il possible… une fièvre maligne,
En trois jours… le pauvre homme…il faut qu'on se résigne…
Les affaires ?… » — « Hélas ! ce n'est plus comme avant. »
(Ce papillon qui papillotait sous l'auvent
Alléchait les regards, les âmes et les bourses…)
— «Beaucoup moins de profits, et beaucoup plus de courses. »
Un silence, un malaise ; un : « peut-être on pourrait,
Pour l'Exposition , trouver un homme prêt
— Bien que ce ne soit pas, certes ! la même chose !
A remplir, et ce rôle et cette robe rose,
Dont à nouveau l'allure achalande le seuil… »
« — Oui, monsieur… mais je suis encore trop en deuil ! »
Il faudrait finir là. Se peut-il qu'on explique
Un pareil mot, désopilant, mélancolique,
Tel que fut celui-là posé sur le milieu
De ce volant feuillet d'Empire du Milieu,
Plein de magots lippus s'esclaffant sur la tasse
Du rire impérieux qui s'impose et s'entasse,
Sous le pétale en flamme et les jets de couleurs
Irrémissiblement hostiles aux douleurs :
La patronne-matrone, exagérément noble
Allongeant le fermage, étirant le vignoble,
En ce noir marital, aux charbonneux agrès
Qui tracent sur son sein souvenirs et regrets ?
Non. — A bon entendeur, salut ! — et cette note
Qui part après la glose, est-elle une linotte
Échappée au rebord d'un kirimon exquis
Pour chanter en pleurant le sort des Ko-Ta-Kys ?
Perroquets en carton qui dans leurs anneaux pendent.
Fléchettes de bambou qui sur leurs arcs se bandent,
Prorogation vaine à ce décor rêvé…
— Ne cherchez pas, Messieurs, Mesdames, c'est trouvé .