La ballade du désespéré

By Henri Murger

Written 1861-01-01 - 1861-01-01

Qui frappe à ma porte à cette heure ?

— Ouvre, c'est moi. — quel est ton nom ?

On n'entre pas dans ma demeure,

À minuit, ainsi sans façon !

Ouvre. — ton nom ? — la neige tombe ;

Ouvre. — ton nom ? — vite, ouvre-moi.

— Quel est ton nom ? — ah ! Dans sa tombe

Un cadavre n'a pas plus froid.

J'ai marché toute la journée

De l'ouest à l'est, du sud au nord.

À l'angle de ta cheminée

Laisse-moi m'asseoir. — pas encor.

Quel est ton nom ? — je suis la gloire,

Je mène à l'immortalité.

— Passe, fantôme dérisoire !

— Donne-moi l'hospitalité.

Je suis l'amour et la jeunesse,

Ces deux belles moitiés de Dieu.

— Passe ton chemin ! Ma maîtresse

Depuis longtemps m'a dit adieu.

— Je suis l'art et la poésie,

On me proscrit ; vite, ouvre. — non !

Je ne sais plus chanter ma mie,

Je ne sais même plus son nom.

— Ouvre-moi, je suis la richesse,

Et j'ai de l'or, de l'or toujours ;

Je puis te rendre ta maîtresse.

— Peux-tu me rendre nos amours ?

— Ouvre-moi, je suis la puissance,

J'ai la pourpre. — vœux superflus !

Peux-tu me rendre l'existence

De ceux qui ne reviendront plus ?

— Si tu ne veux ouvrir ta porte

Qu'au voyageur qui dit son nom,

Je suis la mort ! Ouvre ; j'apporte

Pour tous les maux la guérison.

Tu peux entendre à ma ceinture

Sonner les clefs des noirs caveaux ;

J'abriterai ta sépulture

De l'insulte des animaux.

— Entre chez moi, maigre étrangère,

Et pardonne à ma pauvreté.

C'est le foyer de la misère

Qui t'offre l'hospitalité.

Entre, je suis las de la vie,

Qui pour moi n'a plus d'avenir ;

J'avais depuis longtemps l'envie,

Non le courage de mourir.

Entre sous mon toit, bois et mange,

Dors, et, quand tu t'éveilleras,

Pour payer ton écot, cher ange,

Dans tes bras tu m'emporteras.

Je t'attendais, je veux te suivre,

Où tu m'emmèneras-j'irai ;

Mais laisse mon pauvre chien vivre

Pour que je puisse être pleuré.