La Balle explosible

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Oui, je trouve cela plaisant !

Guerre, déesse au cœur farouche,

Qu'est-ce donc ? On dit à présent

Que tu fais la petite bouche !

Quoi ! nymphe du canon rayé,

Tu montres ces pudeurs risibles

Et ce petit air effrayé

Devant les balles explosibles ;

Et tu crains, — le tour est poli,

Que ces engins trop délétères

Ne soient pas d'un effet joli

Dans le ventre des militaires.

Toi qui pour l'horrible duel

Embouchais ton clairon sonore

Avec tant de sang-froid cruel,

Vraiment cette douceur t'honore.

Désormais en petit manteau

Il faudra t'habiller, Mégère,

Comme une Aminte de Wateau.

Prends un gai chapeau de bergère,

Et, laissant là tes mousquetons,

Dans les prés que la Seine arrose,

Fais paître les petits moutons

En filant ta quenouille rose.

Car, Déesse aux yeux aveuglants,

Tu veux bien que le canon broie

Les bataillons noirs et sanglants :

Cela, tu le veux avec joie ;

Tu veux bien, parmi les sanglots,

Qu'en tes champs pleins de funérailles

Des corps troués on voie à flots

Sortir du sang et des entrailles ;

Tu veux bien que sur les pavés

On trouve, en tes routes nouvelles,

Des nez coupés, des yeux crevés,

Des lambeaux épars de cervelles ;

Tu veux, sous le ciel indigo,

Que ton noir cheval qu'on renomme

Foule aux pieds, comme dit Hugo,

Et l'homme, et l'homme, et l'homme, et l'homme.

Guerre, tu ne peux le nier,

D'une plaine rose et fleurie

Tu veux bien faire le charnier

De ta hideuse boucherie ;

Sur tous ces détails, en effet,

Ton point de vue est homogène ;

Mais, en somme, on n'est pas parfait :

La balle explosible te gêne.

Va, laisse ton cœur endurci

Et relève ton front tragique !

Prends la balle explosible aussi ;

Car pourquoi manquer de logique ?

Fais sauter les hommes en l'air,

Et quitte une crainte imbécile :

Mâche la mitraille et l'éclair,

O meurtrière ! et sois tranquille,

Au jour fixé, quelque géant,

Un génie encore invisible

Emportera dans le néant

Tes canons, ta balle explosible,

Ton souffle de flammes, ton bruit,

Ta démence effroyable et creuse,

Et fera rentrer dans la nuit

Ta fantasmagorie affreuse !