La bande noire

By Victor Hugo

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

« Ô murs ! ô créneaux ! ô tourelles !

Remparts ! fossés aux ponts mouvants !

Lourds faisceaux de colonnes frêles !

Fiers châteaux ! modestes couvents !

Cloîtres poudreux, salles antiques,

Où gémissaient les saints cantiques,

Où riaient les banquets joyeux !

Lieux où le cœur met ses chimères !

Églises où priaient nos mères,

Tours où combattaient nos aïeux !

« Parvis où notre orgueil s'enflamme !

Maisons de Dieu ! manoirs des rois !

Temples que gardait l'oriflamme,

Palais que protégeait la croix !

Réduits d'amour ! arcs de victoires !

Vous qui témoignez de nos gloires,

Vous qui proclamez nos grandeurs !

Chapelles, donjons, monastères !

Murs voilés de tant de mystères !

Murs brillants de tant de splendeurs !

« Ô débris ! ruines de France

Que notre amour en vain défend,

Séjours de joie ou de souffrance,

Vieux monuments d'un peuple enfant !

Restes, sur qui le temps s'avance !

De l'Armorique à la Provence,

Vous que l'honneur eut pour abri !

Arceaux tombés ! voûtes brisées !

Vestiges des races passées !

Lit sacré d'un fleuve tari !

« Oui, je crois, quand je vous contemple,

Des héros entendre l'adieu ;

Souvent, dans les débris du temple,

Brille comme un rayon du dieu.

Mes pas errants cherchent la trace

De ces fiers guerriers dont l'audace

Faisait un trône d'un pavois ;

Je demande, oubliant les heures,

Au vieil écho de leurs demeures

Ce qui lui reste de leur voix.

« Souvent ma muse aventurière,

S'enivrant de rêves soudains,

Ceignit la cuirasse guerrière

Et l'écharpe des paladins ;

S'armant d'un fer rongé de rouille,

Elle déroba leur dépouille

Aux lambris du long corridor ;

Et, vers des régions nouvelles,

Pour hâter son coursier sans ailes,

Osa chausser l'éperon d'or.

« J'aimais le manoir dont la route

Cache dans les bois ses détours,

Et dont la porte sous la voûte

S'enfonce entre deux larges tours ;

J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres

Qui sur les toits, dans les ténèbres,

Vient grouper ses noirs bataillons,

Ou, levant des voix sépulcrales,

Tournoie en mobiles spirales

Autour des légers pavillons.

« J'aimais la tour, verte de lierre,

Qu'ébranle la cloche du soir ;

Les marches de la croix de pierre

Où le voyageur vient s'asseoir ;

L'église veillant sur les tombes,

Ainsi qu'on voit d'humbles colombes

Couver les fruits de leur amour ;

La citadelle crénelée,

Ouvrant ses bras sur la vallée,

Comme les ailes d'un vautour.

« J'aimais le beffroi des alarmes ;

La cour où sonnaient les clairons ;

La salle où, déposant leurs armes,

Se rassemblaient les hauts barons ;

Les vitraux éclatants ou sombres ;

Le caveau froid où, dans les ombres,

Sous des murs que le temps abat,

Les preux, sourds au vent qui murmure,

Dorment, couchés dans leur armure,

Comme la veille d'un combat.

« Aujourd'hui, parmi les cascades,

Sous le dôme des bois touffus,

Les piliers, les sveltes arcades,

Hélas ! penchent leurs fronts confus ;

Les forteresses écroulées,

Par la chèvre errante foulées,

Courbent leurs têtes de granit ;

Restes qu'on aime et qu'on vénère !

L'aigle à leurs tours suspend son aire,

L'hirondelle y cache son nid.

« Comme cet oiseau de passage,

Le poète, dans tous les temps,

Chercha, de voyage en voyage,

Les ruines et le printemps.

Ces débris, chers à la patrie,

Lui parlent de chevalerie ;

La gloire habite leurs néants ;

Les héros peuplent ces décombres ; —

Si ce ne sont plus que des ombres,

Ce sont des ombres de géants !

« Ô Français ! respectons ces restes !

Le ciel bénit les fils pieux

Qui gardent, dans leurs jours funestes,

L'héritage de leurs aïeux.

Comme une gloire dérobée,

Comptons chaque pierre tombée ;

Que le temps suspende sa loi ;

Rendons les Gaules à la France,

Les souvenirs à l'espérance,

Les vieux palais au jeune roi !… »

— Tais-toi, lyre ! Silence, ô lyre du poète !

Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux

Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,

Ne les suivra longtemps des yeux !

Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,

Gardiens d'un passé qu'on outrage,

Ah ! fuyez ce siècle ennemi !

Croulez, restes sacrés, ruines solennelles !

Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles

D'un camp, pour jamais endormi ?

Ou plutôt, — que du temps la marche soit hâtée.

Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros

Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,

Que les morts ont eu pour bourreaux ?

Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme !

Gloire à ces braves ! Sparte et Rome

Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux !

Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres,

Ils ont brisé des os, dispersé des poussières !

Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !

Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides ?

Tout joyeux du néant par leurs soins découvert,

Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,

Comme ils n'avaient qu'un ciel désert ?

Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,

Leur main peut-être, en sa racine,

Frappait quelque auguste arbrisseau ;

Et, courant en espoir à d'autres hécatombes,

Leur sublime courage, en attaquant ces tombes,

S'essayait à vaincre un berceau ?…

Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance,

Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris !

Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :

Des ruines et des débris.

Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;

Qu'ils assiègent ces tours désertes ;

Un tel triomphe est sans dangers.

Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles ;

Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles

Les prendraient pour des étrangers !

Ce siècle entre les temps veut être solitaire.

Allons ! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs.

Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre ;

Il n'en reste rien dans nos cœurs.

Cet héritage immense, où nos gloires s'entassent,

Pour les nouveaux peuples qui passent,

Est trop pesant à soutenir ;

Il retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne.

Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne

Nous ne gardons que l'avenir.

Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres !

Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits.

Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres,

Et nous assassinons les rois. —

Hélas ! il est trop vrai, l'antique honneur de France,

La Foi, sœur de l'humble Espérance,

Ont fui notre âge infortuné ;

Des anciennes vertus le crime a pris la place ;

Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface

Le seuil d'un temple abandonné.

Quand de ses souvenirs la France dépouillée,

Hélas ! aura perdu sa vieille majesté,

Lui disputant encor quelque pourpre souillée,

Ils riront de sa nudité !

Nous, ne profanons point cette mère sacrée ;

Consolons sa gloire éplorée,

Chantons ses astres éclipsés.

Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie,

Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie

De la poudre des temps passés.