La Belle Vieille

By Charles-Théophile Feret

Written 1912-01-01 - 1912-01-01

C’est d’avoir tant aimé l’enfance de ses seins

Qu’en son déclin je l’aime encore ;

Et d’avoir vu, des bas de la fillette, éclore

Deux globes d’un noble dessin.

J’avais cet âge, où l’on n’est plus le jeune coq

Qui plonge et retire sa lame,

Où les arômes bus ramènent à la femme,

Où l’amour prolonge le choc ;

Où, las des fards, de lèvre peinte, et de faux blond,

Las des rapides ariettes,

L’on rêve du menton pudique où Juliette

Presse son tendre violon.

Et sous mes yeux l’adolescence pétrissait

Ce très féminin bosselage,

Fanfreluchait de mousse un joli coquillage,

De myrrhe exaltait le gousset.

Je reniflais aux courtes manches de l’été

Le fil emmêlé des aisselles ;

Et j’épiais la jupe aux hautes balancelles

D’où béait sa féminité.

Mon rêve demandait aux nattes d’un noir bleu

Quelque image du tabernacle,

Où frise un crin d’agneau, dont l’attouchement racle

L’éréthisme des chairs en feu.

Par baisers décochés sur ses dents closes, j’eus

Les siens qui ne savaient répondre.

Mais l’imparfait contact dont je me sentais fondre

Prélibait son baume et son jus.

Ma jeunesse barbare oubliait son destin

De servir Mercure ou Minerve,

Tantale du poison âcre et doux, dont s’énerve

La soif, au flot proche et lointain.

O bucher de la Longue Attente ! O noir ruisseau

Des désirs qui coulent en lave !

Bonds cruels du marteau sur le cœur de l’esclave !

Et grésillement sous le sceau !

Ce long souci qui des chairs d’ambre m’a fait serf

Aux brunes chaudes me consacre,

Aux yeux d’or que traverse un reflet de massacre,

Quand le spasme tire le nerf.

Enfin elle mûrit : je conquis des chemins,

Dont mes doigts étaient les couleuvres.

Mais la chambre secrète étant close au grand œuvre,

La clef en brûlait dans mes mains.

— Non ! dit la bouche, mais dans les yeux confesseurs

La chair défaille et s’humilie,

Le jeune sein captif se débat en folie,

Chevreuil lié par les chasseurs.

C’est dans une île de roseaux, de prés herbus,

Sous un vieux saule solitaire,

Qu’un jour elle m’ouvrit le délicat mystère,

Versa la tête, et je la bus.

Cette heure-là, depuis, ne meurt plus. Ce raisin,

J’en suce encor la grappe bleue ;

Ces œillets vers mes dents se haussent sur leur queue ;

Priape les cueille, et me ceint,

Quand au giron, immaculé comme jadis,

Dont Sarah fait Agar jalouse,

En son dixième lustre, à longs traits, je l’épouse

Parmi ses genoux arrondis.

Vos belles comparez ! Conferte puellas !

Tel Paris morgua deux déesses,

Quand Vénus éteignit d’un remûment de fesses

Madame Jupin et Pallas ;

Tel Maynard, pour donner à la mienne le prix,

Infidèle à sa belle Vieille,

De sa stance eût tiré la couronne vermeille

Dédiée à des cheveux gris.

Car l’âge a respecté les siens ; de nul fanon

Il n’injurie un cou d’ivoire,

Ni ses pommes d’amour qu’à peine il mue en poires,

Ni ses bras dignes de Junon.

Et le plaisir ramène en ses yeux d’aujourd’hui

Le trouble émouvant de la gosse

Dont la chair est choyée avant l’âge des noces,

Qui mord et repousse le fruit.

Noces tardives ! qui pendant les plus beaux jours

Laissent la jeune chair en friche !

Aimer, c’est vivre, et dans la saison la plus riche

L’état de grâce, c’est l’amour.