La bénédiction trop chère
Written 1883-01-01 - 1883-01-01
Le grand Colas et la jeune Denise,
Amoureux, pauvres et contents,
Suivis de leurs parents, s'en alloient à l'église
Dire un oui, faire une sottise
Dont maint époux s'est repenti longtemps.
Tout étoit disposé pour cette grande fête ;
On commence, et déjà messire Jean s'apprête
A prononcer le conjungo fatal,
Quand tout à coup un scrupule l'arrête :
« Avant que d'achever, il ne seroit pas mal, »
Leur dit-il, « de faire une pause.
» Or, dites-moi, s'il vous plaît, et pour cause,
» Ce que vous me donnez pour le droit pastoral ?
» ‒ Nous avons mis soixante sols ensemble,
» Que vous prendrez, si bon vous semble, »
Répond Colas, surpris de cette question.
‒ « Soixante sols ! je serois un pauvre homme
» De donner pour si peu ma bénédiction.
» Maître Colas, amplifiez la somme,
» Mettez encor vingt sols avec l'écu.
» ‒ Quatre francs pour être cocu ! »
S'écria tout haut un bon drôle ;
« Messire Jean, quel monopole !
» J'en donnerois volontiers neuf,
» Et plus encor, pour être veuf.
» ‒ Oui, je veux quatre francs sans rabattre une obole ;
» Laissons les discours superflus :
» Quatre francs, ou n'en parlons plus ;
» Robin, ôte-moi mon étole. »
Denise alors prit la parole.
‒ « Colas et moi, » dit-elle, « avions deux petits lits ;
» Nous venons de les vendre à la commère Alix
» Pour avoir une grande couche.
» Que je suis malheureuse, hélas !
» Messire Jean, que la pitié vous touche !
» Où donc ira coucher Colas,
» Si vous ne nous mariez pas ?
» ‒ Vraiment voilà bien du mystère ! »
Dit la commère Alix ; « jour de Dieu ! laissez faire ;
» Messire Jean y perdra son Latin.
» Quand je fus promise à Lubin,
» Défunt notre Curé voulut agir de même,
» Mais il ne fut pas le plus fin ;
» Lucas et moi d'accord, nous allâmes bon train ;
» Si qu'au bout de neuf mois, approchant le Carême,
» Mon ladre de Curé se vit réduit enfin
» A faire au même jour mariage et baptême,
» Le tout pour un écu. Faites comme je fis,
» C'est un profit tout clair. ‒ Je suis de votre avis, »
Répart Denise ; « eh bien ! Colas, prenons l'avance ;
» Le Ciel sait nos intentions,
» Il sait aussi notre indigence ;
» Il voit notre Curé manquer de complaisance :
» Celui-ci répondra de ce que nous ferons ;
» Et puisque sans argent il ne veut pas qu'on danse,
» Allons, et mettons-lui le plus que nous pourrons
» De péchés sur la conscience. »