La Besace

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L'air est lourd et le soleil fauve.

Dis, que veux-tu, bon Allemand,

Pauvre vieillard au crâne chauve,

Pour t'en aller tranquillement ?

Que faut-il mettre en ta besace ?

Âmes secourables, merci.

Mettez-y, s'il vous plaît, l'Alsace ;

Mettez-y la Lorraine aussi.

Sur votre bonté souveraine

Pour l'amour de Dieu j'ai compté :

Dans mon sac avec la Lorraine

Mettez-moi la Franche-Comté !

Messieurs, à Dieu je recommande

Votre vendange et vos moissons !

Ma besace a la bouche grande,

Mettez-y, s'il vous plaît, Soissons.

Je vous bénis, que Dieu m'entende !

Et je ne réclame plus rien

(Ma besace a la bouche grande)

Sinon le mont Valérien !

Bon vieillard au crâne d'ivoire,

Dont les jours heureux sont passés,

Reste ici jusqu'à la nuit noire :

Tu ne demandes pas assez !

Pour apaiser ta faim qui raille,

Vieillard chauve, nous te donnons

Les éclats de notre mitraille

Et les boulets de nos canons,

Et le sang que ton cœur préfère,

Vieillard, et nous allons t'offrir

Les prodiges que peuvent faire

Tous ceux qui veulent bien mourir.

Nous t'offrons un festin sur l'herbe,

Où devant toi dans le ravin

Le sang généreux et superbe

Ruissellera comme du vin,

Où la Mort, ta fidèle amante,

Blanche sous le casque allemand,

Peut remplir sa coupe fumante

Et se soûler hideusement.

Oui, vous pourrez manger et boire

Et laver vous bras rafraîchis,

Toi, vieillard au crâne d'ivoire

Et ton amante aux os blanchis !

Devant les paroles railleuses,

Paris est lent à s'étonner :

Écoute un peu nos mitrailleuses,

Ce sont elles qui vont tonner.

Donc, mange à ta faim ! Continue.

Les noirs corbeaux au bec durci

Qui volent en haut dans la nue

Prétendent qu'ils ont faim aussi !