La besace

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Jupiter dit un jour : Que tout ce qui respire

S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur ;

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur :

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause :

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Êtes-vous satisfait ? ‒ Moi, dit-il ; pourquoi non ?

N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?

Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ;

Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché :

Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.

L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre.

Tant s'en faut : de sa forme il se loua très-fort ;

Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourroit encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;

Que c'étoit une masse informe et sans beauté.

L'éléphant étant écouté,

Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles :

Il jugea qu'à son appétit

Dame baleine étoit trop grosse.

Dame fourmi trouva le ciron trop petit,

Se croyant pour elle un colosse.

Jupin les renvoya s'étant censurés tous ;

Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous

Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,

Lynx envers nos pareils et taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :

On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain

Nous créa besaciers tous de même manière,

Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui :

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,

Et celle de devant pour les défauts d'autrui.