La Bête

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

En amour, l'homme est la souris

Pour qui toute femme est la chatte.

Le sot ne voit pas l'ongle gris

Sous le doux velours de la patte.

Il pompe, le pauvre imprudent,

La chère moiteur qui l'arrose,

Sans songer qu'une horrible dent

Est derrière la langue rose.

Je vous le dis en vérité,

Savant, philosophe, poète :

On s'emplit d'animalité

En se frottant à cette bête.

La femme sur qui les soupçons

Aiguisent leur âpre souffrance,

N'est qu'un abîme de frissons

Où s'engloutit notre espérance.

Depuis l'orteil jusqu'aux cheveux,

Toute femme est une Aspasie,

Disant : « Moi, l'amour que je veux,

« C'est un amour de fantaisie.

« J'ai toujours un nouveau désir

« Dans mes veilles et dans mes sommes ;

« Je suis la mouche du plaisir

« Papillonnant d'hommes en hommes ;

« Le mâle que j'ai convoité,

« Je l'aime, jusqu'à concurrence

« D'une ou deux nuits de volupté,

« Et puis mon amour devient rance.

« J'ai dans le crâne un réservoir

« De larmes, filles du caprice ;

« Pour bien manier le mouchoir,

« Je n'ai pas besoin d'être actrice.

« Ma poitrine est un arsenal

« Où pendent cris, soupirs et plaintes,

« Si bien doublés d'art infernal,

« Qu'on s'englue à mes douleurs feintes. »

— Ainsi le sexe féminin

Se dessine dans ma pensée :

Magique, doucereux, bénin,

Le cœur sec et l'âme glacée.