La Blessée

By Charles Cros

Written 1879-01-01 - 1879-01-01

La blessée est contre un coussin

Trempé du sang de la blessure

Qu'elle porte au-dessous du sein.

Qu'elle est blanche ! Le médecin

N'a pas un seul mot qui rassure.

Ceux qui l'aiment, disent : «Ce soir,

Sera-t-elle vivante ou morte ?»

Les pauvres dont elle est l'espoir

Regardent au trou de la porte.

Ô France, ainsi tes jours joyeux

Avaient fui dans la nuit profonde.

Ainsi nous avons cru tes yeux

A jamais fermés pour le monde.

La blessée est sauvée et dort

Dans son lit blanc, tout amaigrie.

Elle a frôlé de près la mort ;

On lui défend de parler fort,

On craint même qu'elle ne rie.

Mais dehors un vent attiédi

Verdit déjà les noires cimes.

Comme elle s'ennuie, à midi,

Des tisanes et des régimes !

Ô France, ainsi tes jours joyeux

Avaient fui dans la nuit profonde ;

Mais l'aube renaît et tes yeux

Se sont entr'ouverts sur le monde.

La blessée enfin ce matin

A trompé sa garde-malade.

Elle part d'un pas incertain.

Elle a voulu sentir le thym

Dans ce sentier qu'elle escalade.

Ses bras ne sont plus si fluets.

Elle est plus forte. « Oh ! la prairie ! »

Elle cueille et met des bleuets

Dans ses cheveux. Elle est guérie !

Ô France, ainsi tes jours joyeux

Avaient fui dans la nuit profonde.

Mais, voici le soleil ! Tes yeux

Restent grands ouverts sur le monde.