La bonne fille

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Je sais fort bien que sur moi l'on babille,

Que soi-disant

J'ai le ton trop plaisant ;

Mais cet air amusant

Sied si bien à Camille !

Philosophe par goût,

Et toujours et de tout

Je ris, je ris, tant je suis bonne fille.

Pour le théâtre ayant quitté l'aiguille,

À mon début,

Craignant quelque rebut,

Je me livre en tribut

Au censeur Mascarille ;

Et ce cuistre insolent

Dénigre mon talent ;

Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Un sénateur, qui toujours apostille,

Dit : je voudrais

Servir tes intérêts.

Lors j'essaie à grands frais

D'échauffer le vieux drille.

Quoi qu'il fît espérer,

Je n'en pus rien tirer ;

Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille.

Un chambellan, qui de clinquant pétille,

Après qu'un jour

Il m'eut fait voir la cour,

Enrichit mon amour

De ce jonc qui scintille.

J'en fais voir le chaton :

C'est du faux, me dit-on ;

Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Un bel esprit, beau de l'esprit qu'il pille,

Grâce à moi fut

Nommé de l'institut.

Quand des voix qu'il me dut

Vient l'éclat dont il brille,

Avec moi que de fois

Il a manqué de voix !

Mais j'en ai ri, tant je suis bonne fille.

Un lycéen, qui sort de sa coquille,

Tout triomphant,

Dans ses bras m'étouffant,

De me faire un enfant

Me proteste qu'il grille ;

Et le petit morveux,

Au lieu d'un, m'en fait deux ;

Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Trois auditeurs me disent : viens, Camille,

Soupe avec nous ;

Que nous fassions les fous.

J'étais seule pour tous :

L'un d'eux me déshabille.

Puis le vin met dedans

Nos petits intendants ;

Et moi j'en ris, tant je suis bonne fille.

Telle est ma vie ; et sur mainte vétille

J'aurais ici

Pu glisser, dieu merci !

Dans ses jupons aussi

Je sais qu'on s'entortille ;

Mais les restrictions,

Mais les précautions,

Moi je m'en ris, tant je suis bonne fille.