La Céphalalgie

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Celui qui garde dans la foule

Un éternel isolement

Et qui sourit quand il refoule

Un horrible gémissement ;

Celui qui s'en va sous la nue,

Triste et pâle comme un linceul,

Gesticulant, la tête nue,

L'œil farouche et causant tout seul ;

Celui qu'une odeur persécute,

Et qui tressaille au moindre bruit

En maudissant chaque minute

Qui le sépare de la nuit ;

Celui qui rase les vitrines

Avec de clopinants cahots,

Et dont les visions chagrines

Sont pleines d'ombre et de chaos ;

Celui qui va de havre en havre,

Cherchant une introuvable paix,

Et qui jalouse le cadavre

Et les pierres des parapets ;

Celui qui chérit sa maîtresse

Mais qui craint de la posséder,

Après la volupté traîtresse

Sa douleur devant déborder ;

Celui qui hante le phtisique,

Poitrinaire au dernier degré,

Et qui n'aime que la musique

Des glas et du Dies iræ ;

Celui qui, des heures entières,

Comme un fantôme à pas menus,

Escorte jusqu'aux cimetières

Des enterrements d'inconnus ;

Celui dont l'âme abandonnée

A les tortillements du ver,

Et qui se dit : « L'heure est sonnée,

Je décroche mon revolver,

Cette fois ! je me suicide

À nous deux, pistolet brutal ! »

Sans que jamais il se décide

À se lâcher le coup fatal :

Cet homme a la Céphalalgie,

Supplice inventé par Satan ;

Pince, au feu de l'enfer rougie,

Qui mord son cerveau palpitant !