La chambre de justice

By François-Marie Arouet

Written 1775-01-01 - 1775-01-01

Toi dont le redoutable Alcée

Suivait les transports et la voix,

Muse, viens peindre à ma pensée

La France réduite aux abois.

Je me livre à ta violence ;

C'est trop, dans un lâche silence,

Nourrir d'inutiles douleurs.

Je vais, dans l'ardeur qui m'enflamme,

Flétrir le tribunal infâme

Qui met le comble à nos malheurs.

Une tyrannique industrie

Épuise aujourd'hui son savoir ;

Son implacable barbarie

Se mesure sur son pouvoir.

Le délateur, monstre exécrable,

Est orné d'un titre honorable,

A la honte de notre nom ;

L'esclave fait trembler son maître ;

Enfin nous allons voir renaître

Les temps de Claude et de Néron.

En vain l'Auteur de la nature

S'est réservé le fond des cœurs,

Si l'orgueilleuse créature

Ose en sonder les profondeurs.

Une ordonnance criminelle

Veut qu'en public chacun révèle

Les opprobres de sa maison ;

Et, pour couronner l'entreprise,

On fait d'un pays de franchise

Une immense et vaste prison.

Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre !

Quels spectres me glacent d'effroi !

L'enfer ténébreux se découvre :

C'est Tysiphone, je la voi.

La Terreur, l'Envie, et la Rage,

Guident son funeste passage :

Des foudres partent de ses yeux ;

Elle tient dans ses mains perfides

Un tas de glaives homicides

Dont elle arme des furieux.

Déjà la troupe meurtrière

Commence ses sanglants exploits ;

Elle ouvre l'affreuse carrière

Par le renversement des lois.

Contre la force et l'imposture

La foi, la candeur, la droiture,

Sont des asiles impuissants.

Tout cède à l'horrible tempête ;

S'il tombe une coupable tête,

On égorge mille innocents.

Tel, sortant du mont de Sicile,

Un torrent de soufre enflammé

Engloutit un terrain fertile

Et son habitant alarmé ;

Tel un loup, fumant de carnage,

Enveloppe dans son ravage

Les bergers avec les troupeaux ;

Telle était, moins terrible encore,

La fatale boîte où Pandore

Cachait à nos veux tous les maux.

Dans cet odieux parallèle

Ne rencontrez-vous pas vos traits,

Magistrats d'un nouveau modèle,

Que l'enfer en courroux a faits ;

Vils partisans de la Fortune,

Que le cri du faible importune,

Par qui les bons sont abattus,

Chez qui la Cruauté farouche,

Les Préjugés au regard louche,

Tiennent la place des Vertus ?

Nous périssons : tout se dérange ;

Tous les états sont confondus.

Partout règne un désordre étrange :

On ne voit qu'hommes éperdus ;

Leurs cœurs sont fermés à la joie ;

Leurs biens vont devenir la proie

De leurs ennemis triomphants.

O désespoir ! notre patrie

N'est plus qu'une mère en furie

Qui met en pièces ses enfants.

Je sens que mes craintes redoublent ;

Le ciel s'obstine à nous punir.

Que d'objets affligeants me troublent !

Je lis dans le sombre avenir.

Bientôt les guerres intestines,

Les massacres, et les rapines,

Deviendront les jeux des mortels.

On souillera le sanctuaire :

Les dieux d'une terre étrangère

Vont déshonorer nos autels.

Vieille erreur, respect chimérique,

Sortez de nos cœurs mutinés ;

Chassons le sommeil léthargique

Qui nous a tenus enchaînés.

Peuple ! que la flamme s'apprête ;

J'ai déjà, semblable au prophète,

Percé le mur d'iniquité :

Volez, détruisez l'Injustice ;

Saisissez au bout de la lice

La désirable Liberté.