La chambre
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Au son d'un vieux Pleyel qu'un voisin pauvre oblige
A moudre des galops,
Chaque jour je m'éveille en murmurant : « Où suis-je ? »
Comme dans les mélos.
Je sors de la féerie en mon rêve apparue,
Je sors d'une forêt…
Et j'habite un hôtel situé dans la rue
De Bourgogne, il paraît !
C'est une rue étroite, avec peu de silence
>Et beaucoup de maisons,
Dont les cris les plus gais sont : « La belle Valence ! »
Et : " Les quatre saisons ! »
L'acajou de ma chambre est, ce matin, d'un style
Si Louis-Philippart,
Que de cette atmosphère ingénument hostile
Toute espérance part !
Quelles traces, fauteuils, sur votre velours chauve
Laissèrent d'humbles dos !
O fentes du plafond ! ô papier de l'alcôve !
O couleur des rideaux !
C'est aujourd'hui jeudi. C'est le jour où Marseille
Tient ses marchés de fleurs.
C'est là que je serais, dans la tiédeur vermeille,
Au milieu des flâneurs,
Si je n'avais voulu, pour être ce poète
Que nul ne demandait,
Risquer d'être à Paris un Daniel Eyssette
Sans Alphonse Daudet ;
Si je n'avais rêvé le vieux rêve inutile,
A tant d'autres pareil,
De me faire une place au soleil d'une ville
Qui n'a pas de soleil !
Je n'ai pas de soleil, et j'ai toujours décembre,
Et pas encor d'amour :
Toute mon existence est comme cette chambre
Qui donne sur la cour !
L'ami qui vient me voir, joyeux quand il arrive,
Est triste en s'en allant ;
Et la foi chaque jour me semble être moins vive
Qu'il eut dans mon talent.
Sauf qu'il y a toujours sur ma table une rose,
Dans l'âtre une souris
Qui s'occupe toujours à ronger quelque chose,
Je suis seul à Paris.
Mais, furtif rongement, mystérieux cinname,
L'animal et la fleur
Mettent autour de moi, l'une l'odeur d'une âme,
L'autre le bruit d'un cœur.
Je n'ose plus penser que jamais à ma tempe
Verdisse aucun laurier,
Et crois me satisfaire en trouvant sous ma lampe
Un bonheur d'ouvrier.
Mais je vois sur la table une grande corolle,
Dans l'âtre un petit œil ;
L'un me dit : « Patience ! » — et j'entends sa parole ;
L'autre me dit : « Orgueil ! »
Ce sont les deux conseils dont j'ai besoin pour vivre,
L'un gris, l'autre vermeil :
Mais le second conseil est moins facile à suivre
Que le premier conseil.
Pourtant, le bruit qui ronge et le parfum qui rêve
Me rendent quelque espoir,
Et je me sens moins seul dans l'ombre, et je me lève,
Et je ris dans le soir,
Sûr de pouvoir toujours, malgré l'heure grisâtre,
Rire comme je ris,
Tant qu'il me restera, sur ma table et dans l'âtre,
Ma rose et ma souris.