La charge des cuirassiers
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
C'est depuis le matin que dure la bataille.
Rien n'a pu les forcer, ni boulets, ni mitraille,
Ni régiments lancés sur eux avec fracas :
Ils sont restés debout sans reculer d'un pas,
Devant cette tempête énorme et meurtrière,
Tels que des chevaliers qu'on a sculptés en pierre !
Ces héros ont sabré huit heures vainement.
Pour un bataillon mort revient un régiment,
Et toujours l'ennemi, dans des plis de fumée,
Pour un régiment mort leur ramène une armée !
Ils sont deux mille ainsi, luttant un contre vingt !
Les Prussiens font feu pour les forcer : en vain !
Toujours, toujours, partout, sur le mont, dans la plaine,
Les cuirassiers qui sont une muraille humaine !
Hélas ! un Magenta ne doit pas revenir !
La journée est perdue : on ne peut plus tenir.
Mac-Mahon dit : Enfants, nous battons en retraite ;
Jusqu'au bout, pied à pied, il faut leur tenir tête !
Vous êtes épuisés, brisés ? Restez encor !
Serrez-vous, et chargez la charge de la mort !
Pour sauver le drapeau qui recule et qui pleure,
Il faut, le sabre au poing, les retenir une heure :
Les jeunes en avant, derrière les anciens,
A deux mille, arrêtez cent mille Prussiens !
Le général Michel répond : Vive la France !
Et l'on n'entend plus rien : La lutte recommence
Avec cent bataillons qui n'ont pas combattu !
Roi Guillaume ! voilà nos soldats ! Qu'en dis-tu ?
Ils en sont revenus trente-neuf…
— Je m'arrête :
La mort de ces soldats peut tenter un poëte :
Moi, je brise ma plume aux efforts superflus,
Et je pleure, en pensant à nos héros perdus