La charge des cuirassiers

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

C'est depuis le matin que dure la bataille.

Rien n'a pu les forcer, ni boulets, ni mitraille,

Ni régiments lancés sur eux avec fracas :

Ils sont restés debout sans reculer d'un pas,

Devant cette tempête énorme et meurtrière,

Tels que des chevaliers qu'on a sculptés en pierre !

Ces héros ont sabré huit heures vainement.

Pour un bataillon mort revient un régiment,

Et toujours l'ennemi, dans des plis de fumée,

Pour un régiment mort leur ramène une armée !

Ils sont deux mille ainsi, luttant un contre vingt !

Les Prussiens font feu pour les forcer : en vain !

Toujours, toujours, partout, sur le mont, dans la plaine,

Les cuirassiers qui sont une muraille humaine !

Hélas ! un Magenta ne doit pas revenir !

La journée est perdue : on ne peut plus tenir.

Mac-Mahon dit : Enfants, nous battons en retraite ;

Jusqu'au bout, pied à pied, il faut leur tenir tête !

Vous êtes épuisés, brisés ? Restez encor !

Serrez-vous, et chargez la charge de la mort !

Pour sauver le drapeau qui recule et qui pleure,

Il faut, le sabre au poing, les retenir une heure :

Les jeunes en avant, derrière les anciens,

A deux mille, arrêtez cent mille Prussiens !

Le général Michel répond : Vive la France !

Et l'on n'entend plus rien : La lutte recommence

Avec cent bataillons qui n'ont pas combattu !

Roi Guillaume ! voilà nos soldats ! Qu'en dis-tu ?

Ils en sont revenus trente-neuf…

— Je m'arrête :

La mort de ces soldats peut tenter un poëte :

Moi, je brise ma plume aux efforts superflus,

Et je pleure, en pensant à nos héros perdus