La charrue
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
On se battait ! la plaine au loin était semée
De tourbillons produits par l'ardente fumée
Où crépitaient les coups de feu…
Immobile, épaulant avec fermeté l'arme,
J'avais un souvenir pour ces cœurs pleins d'alarme
Dont vibrait encore l'adieu…
Nous étions là, quarante à peu près sur vingt mille,
Pendant que l'ennemi traitait avec la ville
Affolée au bruit du canon ;
Tous résolus, ayant cette même pensée
Qu'avec un peu de cœur on pourrait voir chassée
La honte de l'invasion !…
Quelques hulans, la lance en arrêt, droits sur selle,
De leurs regards où luit une fauve étincelle
Surveillent les terrains douteux…
Puis partent au galop, courbés sur la crinière…
Nous tirons… et plus d'un roule dans la poussière
Au milieu de nos cris joyeux !
Puis, comme un flot montant, je vois la masse noire
De ces soldats-bandits que flétrira l'histoire
Envahir bientôt l'horizon,
Et j'entends contre nous tonner l'artillerie,
Et les obus prussiens pleuvant avec furie
Viennent foudroyer ma maison !…
Eh bien, en ce moment où la mort était proche,
Un paysan, sorti du village, s'approche
Traînant sa charrue après lui,
Avec cette lenteur toute particulière
A la race de ceux qui cultivent la terre
Et qui ressemble à de l'ennui…
Alors, oubliant tout, combat, danger, mêlée,
Je suivis du regard jusqu'au bout d'une allée,
Comme un phénomène touchant,
Cet homme qui partait de son humble demeure
Sans se préoccuper d'autre chose… c'est l'heure
Pour lui de labourer son champ !