La charrue

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

On se battait ! la plaine au loin était semée

De tourbillons produits par l'ardente fumée

Où crépitaient les coups de feu…

Immobile, épaulant avec fermeté l'arme,

J'avais un souvenir pour ces cœurs pleins d'alarme

Dont vibrait encore l'adieu…

Nous étions là, quarante à peu près sur vingt mille,

Pendant que l'ennemi traitait avec la ville

Affolée au bruit du canon ;

Tous résolus, ayant cette même pensée

Qu'avec un peu de cœur on pourrait voir chassée

La honte de l'invasion !…

Quelques hulans, la lance en arrêt, droits sur selle,

De leurs regards où luit une fauve étincelle

Surveillent les terrains douteux…

Puis partent au galop, courbés sur la crinière…

Nous tirons… et plus d'un roule dans la poussière

Au milieu de nos cris joyeux !

Puis, comme un flot montant, je vois la masse noire

De ces soldats-bandits que flétrira l'histoire

Envahir bientôt l'horizon,

Et j'entends contre nous tonner l'artillerie,

Et les obus prussiens pleuvant avec furie

Viennent foudroyer ma maison !…

Eh bien, en ce moment où la mort était proche,

Un paysan, sorti du village, s'approche

Traînant sa charrue après lui,

Avec cette lenteur toute particulière

A la race de ceux qui cultivent la terre

Et qui ressemble à de l'ennui…

Alors, oubliant tout, combat, danger, mêlée,

Je suivis du regard jusqu'au bout d'une allée,

Comme un phénomène touchant,

Cet homme qui partait de son humble demeure

Sans se préoccuper d'autre chose… c'est l'heure

Pour lui de labourer son champ !