La Chimère

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Il avait l'air hagard quand il entra chez moi,

Et c'est avec le geste âpre, la face ocreuse,

L'œil démesurément ouvert, et la voix creuse

Qu'il me fit le récit suivant : Figure-toi

Que j'errais au hasard comme à mon habitude,

Enroulé dans mon spleen ainsi qu'en un linceul,

Ayant l'illusion d'être absolument seul

Au milieu de l'opaque et rauque multitude.

Fils de ma dangereuse imagination,

Mille sujets hideux plus noirs que les ténèbres

Défilaient comme autant de nuages funèbres

Dans mon esprit gorgé d'hallucination.

Peu à peu cependant, maîtrisant la névrose,

J'évoquais dans l'essor de mes rêves câlins

Un fantôme de femme aux mouvements félins

Qui voltigeait, tout blanc sous une gaze rose.

J'ai dû faire l'effet, même aux passants blasés,

D'un fou sur qui l'accès somnambulique tombe,

Ou d'un enterré vif échappé de la tombe,

Tant j'ouvrais fixement mes yeux magnétisés.

Secouant les ennuis qui la tenaient captive

Mon âme tristement planait sur ses recors,

Et je m'affranchissais de mon odieux corps

Pour me vaporiser en brume sensitive :

Soudain, tout près de moi, dans cet instant si cher

Un parfum s'éleva, lourd, sur la brise morte,

Parfum si coloré, d'une strideur si forte,

Que mon âme revint s'atteler à ma chair.

Et sur le boulevard brûlé comme une grève

J'ouvrais des yeux de bœuf qu'on mène à l'abattoir,

Quand je restai cloué béant sur le trottoir :

Je voyais devant moi la femme de mon rêve.

Oh ! c'était bien son air, sa taille de fuseau !

À part la nudité miroitant sous la gaze,

C'était le cher fantôme entrevu dans l'extase

Avec ses ondoîments de couleuvre et d'oiseau.

Certes ! je ne pouvais la voir que par derrière :

Mais, comme elle avait bien la même étrangeté

Que l'autre ! Et je suivis son sillage enchanté,

Dans l'air devenu brun comme un jour de clairière.

Je courais, angoisseux et si loin du réel

Que j'incarnais déjà mon impalpable idole

Dans la belle marcheuse au frisson de gondole

Qui glissait devant moi d'un pas surnaturel.

Et j'allais lui crier dans la cohue infâme,

Frappant et bousculant tout ce peuple haï :

« Je viens te ressaisir, puisque tu m'as jailli

« Du cœur, pour te mêler aux passants ! » quand la Dame

Se retourna soudain : oh ! je vivrais cent ans

Que je verrais toujours cet ambulant squelette !

Véritable portrait de la Mort en toilette,

Vieux monstre féminin que le vice et le temps,

Tous deux, avaient tanné de leurs terribles hâles ;

Tête oblongue sans chair que moulait une peau

Sépulcrale, et dont les paupières de crapaud

Se recroquevillaient sur des prunelles pâles !