La chose impossible

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Un démon, plus noir que malin,

Fit un charme si souverain

Pour l’amant de certaine belle,

Qu’à la fin celui-ci posséda sa cruelle.

Le pact de notre amant et de l’esprit follet,

Ce fut que le premier jouirait à souhait

De sa charmante inexorable.

« Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable :

Mais par tel si, qu’au lieu qu’on obéit au diable

Quand il a fait ce plaisir-là,

À tes commandements le diable obéira

Sur l’heure même ; et puis, sur la même heure,

Ton serviteur lutin, sans plus longue demeure,

Ira te demander autre commandement

Que tu lui feras promptement,

Toujours ainsi, sans nul retardement ;

Sinon, ni ton corps ni ton âme

N’appartiendront plus à ta dame ;

Ils seront à Satan, et Satan en fera

Tout ce que bon lui semblera. »

Le galant s’accorde à cela.

Commander, étoit-ce un mystère ?

Obéir est bien autre affaire.

Sur ce penser-là, notre amant

S’en va trouver sa belle, en a contentement,

Goûte des voluptés qui n’ont point de pareilles,

Se trouve très-heureux, hormis qu’incessamment

Le diable étoit à ses oreilles.

Alors l’amant lui commandoit

Tout ce qui lui venoit en tête ;

De bâtir des palais, d’exciter la tempête :

En moins d’un tour de main, cela s’accomplissoit.

Mainte pistole se glissoit

Dans l’escarcelle de notre homme.

Il envoyoit le diable à Rome :

Le diable revenoit tout chargé de pardons.

Aucuns voyages n’étoient longs,

Aucune chose malaisée.

L’amant, à force de rêver

Sur les ordres nouveaux qu’il lui falloit trouver,

Vit bientôt.sa cervelle usée.

Il s’en plaignit à sa divinité,

Lui dit de bout en bout toute la vérité.

« Quoi ! ce n’est que cela ? lui repartit la dame :

Je vous aurai bientôt tiré

Une telle épine de l’âme.

Quand le diable viendra, vous lui présenterez

Ce que je tiens, et lui direz :

Défrise-moi ceci ; fais tant, par tes journées,

Qu’il devienne tout plat. » Lors, elle lui donna

Je ne sais quoi, qu’elle tira

Du verger de Cypris, labyrinthe des fées,

Ce qu’un duc autrefois jugea si précieux,

Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie ;

Illustre et noble confrérie,

Moins pleine d’hommes que de dieux.

L’amant dit au démon : « C’est ligne circulaire

Et courbe, que ceci ; je t’ordonne d’en faire

Ligne droite et sans nuls retours.

Va-t’en y travailler, et cours ! »

L’Esprit s’en va, n’a point de cesse

Qu’il n’ait mis le fil sous la presse ;

Tâche de l’aplatir à grands coups de marteau ;

Fait séjourner au fond de l’eau,

Sans que la ligne fût d’un seul point étendue ;

De quelque tour qu’il se servît,

Quelque secret qu’il eût, quelque charme qu’il fit,

C’étoit temps et peine perdue :

Il ne put mettre à la raison

La toison.

Elle se révoltait contre le vent, la pluie,

La neige, le brouillard : plus Satan y touchoit,

Moins l’annelure se lâchoit.

« Qu’est ceci ? disoit-il ; je ne vis, de ma vie,

Chose de telle étoffe il n’est point de lutin

Qui n’y perdît tout son latin, »

Messire diable, un beau matin,

S’en va trouver son homme, et lui dit : « Je te laisse.

Apprends-moi seulement ce que c’est que cela :

Je te le rends ; tiens, le voilà !

Je suis VICTUS, je le confesse.

— Notre ami monsieur le luiton,

Dit l’homme, vous perdez un peu trop tôt courage ;

Celui-ci n’est pas seul, et plus d’un compagnon

Vous auroit taillé de l’ouvrage, »