La chute des feuilles

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

De la dépouille de nos bois

L'automne avait jonché la terre ;

Le bocage était sans mystère,

Le rossignol était sans voix.

Triste, et mourant à son aurore,

Un jeune malade, à pas lents,

Parcourait une fois encore

Le bois cher à ses premiers ans :

« Bois que j'aime, adieu, je succombe

Voire deuil a prédit mon sort,

Et dans chaque feuille qui tombe

Je lis un présage de mort.

Fatal oracle d'Épidaure,

Tu m'as dit : « Les feuilles des bois

» A tes yeux jauniront encore ;

» Et c'est pour la dernière fois.

» La nuit du trépas t'environne ;

» Plus pâle que la pâle automne,

» Tu t'inclines vers le tombeau.

» Ta jeunesse sera flétrie

» Avant l'herbe de la prairie,

» Avant le pampre du coteau. »

Et je meurs ! De sa froide haleine

Un vent funeste m'a touché,

Et mon hiver s'est approché

Quand mon printemps s'écoule à peine !

Arbuste en un seul jour détruit,

Quelques fleurs faisaient ma parure,

Mais ma languissante verdure

Ne laisse après elle aucun fruit.

Tombe, tombe, feuille éphémère !

Voile aux yeux ce triste chemin ;

Cache au désespoir de ma mère

La place où je serai demain.

Mais vers la solitaire allée

Si mon amante désolée

Venait pleurer quand le jour fuit,

Éveille par un léger bruit

Mon ombre un instant consolée.

Il dit, s'éloigne… et sans retour !

La dernière feuille qui tombe

A signalé son dernier jour.

Sous le chêne on creusa sa tombe,

Mais son amante ne vint pas

Visiter la pierre isolée,

Et le pâtre de la vallée

Troubla seul du bruit do ses pas

Le silence du mausolée.