La cigale

By Victor Laprade

Written 1844-01-01 - 1844-01-01

L’air pèse et brûle ; il n’est dans l’herbe et les épis

Bruit d’ailes ni murmures ;

Même les froids lézards se cachent assoupis

Au fond des gerbes mûres.

La feuille au loin se tait dans l’immobilité,

Pas un oiseau ne vole ;

La terre a vu tarir dans les bras de l’été

Sa sève et sa parole.

De la plaine embrasée où sont les habitants ?

La vie est-elle encore ?…

Oui, la nature veille, et, joyeux, je t’entends,

Ô cigale sonore !

Ton cri sort des sillons brûlants et crevassés,

De l’orme aux branches sèches,

Parmi les chauds rayons qu’un ciel rouge a lancés

Aigus comme des flèches.

C’est toi qu’un doux vieillard, des voluptés épris,

Disait aux dieux pareille ;

Et l’homme de nos jours te ferme avec mépris

Son cœur et son oreille !

En cercle les héros t’écoutaient autrefois

Comme un hymne dorique.

Qui donc s’est transformé de l’homme ou de ta voix,

Ô chanteuse homérique ?

Non, tu n’as rien changé, nature, à tes accents,

Ta musique est la même ;

Mais, pour trouver la clef de tes accords puissants,

Il faut d’abord qu’on t’aime.

Poète, je le sais : nul n’est vil à mes yeux

Des mille aspects de l’être ;

Tout cri révèle une âme, et mon cœur sérieux

L’accueille et s’en pénètre.

Viens, cigale ma sœur, et chante près de moi ;

Nul homme sacrilège

N’oserait, où je suis, porter la main sur toi ;

La muse te protège.

Moi, je me dis impur, si dans l’ombre en marchant

J’écrase un frêle insecte ;

Au chœur universel tout ce qui prête un chant,

Il faut qu’on le respecte :

Car la terre gémit, car Dieu même est chagrin

D’une note étouffée,

Et d’une voix qui manque à l’hymne souverain

Dont l’homme est coryphée.