La cité de justice

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Les voyants, par delà les générations,

Sur le couchant tragique et sur l'aube rieuse

Regardent se dresser la babel fabuleuse

Où grouillera le pas pesant des nations.

Son air a le parfum de toutes les contrées

Et ses mois le trésor de toutes les saisons,

Car il y abouti du fond des horizons

Tous les chemins du monde et toutes ses marées.

La paix y établit sa continuité

Perpétuelle afin, sous cette égide calme,

Qu'y vive le labeur terrestre ‒ fort, pur, alme, ‒

Tout son vrai, tout son bien et toute sa beauté.

La science aux deux mains paisiblement utiles

Et la charité douce avec ses tendres doigts

Y soignent la misère humaine à qui la voix

Consolante de l'art dit ses chansons subtiles.

L'Idée unique offrant sa compréhension

Claire y retend les nerfs et relève les faces

Et vers Elle, de pair,marchent toutes les races,

dans leur force charnelle et leur réflexion.

Et pas un cri de faim ne sort du sein des couches

Profondes de ce peuple heureux, car les blés lourds

Ont poussé leur pain blond à même les labours

Féconds, pour l'appétit qu'ouvrent toutes les bouches,

Comme ont crû les moissons du rêve et du savoir

Au labour du génie humain, les moissons dues,

Les moissons dès alors largement répandues

A toute noble faim d'écouter et de voir.

Et cette cité s'offre au pays qui s'éloigne

Et, s'embrume sans fin d'un tardif avenir.

Mais les temps passeront et le jour doit surgir

Où cèdera sa porte au choc de quelque poigne,

Lorsque l'humanité rêveuse aura compris

Le but déjà montré du geste par les braves,

Et que les fort venus après nous, sûrs et graves,

Auront su terminer les travaux entrepris.