La colère du bateau
Written 1894-01-01 - 1894-01-01
Béni soit ce joli quart !
Peu de brise. Pas d’écart.
Mer confite.
Je peux, tout en m’étirant.
Rimer quatre heures durant.
J’en profite.
Je vais en des vers très courts
Mettre le très long discours,
La harangue,
Qu’en parlant ce bateau-là
Me fit le jour qu’il parla
Dans sa langue.
Écoutez de point en point,
Et si vous ne croyez point
Mon histoire.
C’est que vous êtes terrien.
Un terrien ne croit à rien,
C’est notoire.
Tout à bord est embarqué.
Le bateau, quittant le quai,
Se balance.
Et, tandis qu’il prend le vent,
On entend auparavant
Du silence.
Puis, soudain des bruits se font
Dans ce silence profond.
Le mât plie ;
La toile claque au plus près ;
Un fil tend sur un agrès
Sa poulie ;
Et la coque sourdement
Pousse un rauque grondement.
Voix touchante.
C’est toi, bateau, qui gémis.
Or voici, pour ses amis.
Ce qu’il chante.
Sur les flots bons ou mauvais.
Toujours et toujours je vais.
Où donc vais-je ?
Ces mathurins casse-cou
Me mènent au Mexique ou
En Norwège.
On part. Moi, je ne sais pas
Quel point marquent leur compas,
Leur boussole.
Ce sont des maîtres méchants.
Seul, le mousse avec ses chants
Me console.
Dans le calme noir des nuits
Il me conte ses ennuis.
Mais qu’importe ?
Lui non plus, l’enfant martyr,
Il ne voudrait pas partir.
Je l’emporte.
Je l’emporte, sanglotant.
Il me maudit. Et pourtant,
Seul je l’aime.
Seul je comprends son chagrin.
Quand moutonne sous un grain
L’onde blème.
Comme lui je hais les flots
Où la main des matelots
Me ballotte,
Où je cours contre mon gré,
Virant au geste exécré
Du pilote.
Comme lui je hais la mer.
Et contre son fiel amer
Je réclame,
Poison gluant que je bois
Par tous les trous de mon bois,
Jusqu’à l’âme.
Comme lui je cherche encor
Le lointain et cher décor
De la terre.
Et comme lui je me sens
Sur ces gouffres mugissants
Solitaire.
Je n’étais pas né non plus
Pour souffrir flux et reflux,
Pour connaître
Ces tourmentes, ces effrois,
Cette eau qui de baisers froids
Me pénètre.
Dans le sol j’avais les pieds.
Ils les ont estropiés
Par la hache.
Ils ont fait, ces nains morveux,
De mes branches des cheveux
Qu’on arrache.
Ils ont planté dans mon sein
Un coin de fer assassin
Qui crevasse.
De leur scie au cri moqueur
Ils m’ont scié jusqu’au cœur
Tout vivace.
Ah ! j’étais bon, cependant !
Avec mon abri pendant
Sur leurs têtes,
J’étais un abri pour eux,
Marcheurs, rêveurs, amoureux,
Gens et bêtes.
Ah ! j’étais fier, cependant !
Contre l’orage grondant,
Sentinelle,
Je me tenais droit et fort,
Et mes poings cassaient l’effort
De son aile.
Ah ! j’étais beau, cependant !
Je florissais, étendant
Dans l’espace
Mes cent bras tout grands ouverts
Où le vent rhythme des vers
Quand il passe.
Ils m'ont tué cependant !
Et je vais, en attendant
D’être épave,
Ainsi qu’un tas de bois mort
Sur qui le flot tantôt mord,
Tantôt bave.
Je vais où cela leur plaît.
Ces nains, je suis leur valet
À la chaîne.
Ces nains, je leur obéis,
Moi, le roi de leur pays,
Moi, le chêne !
Mais je saurai me venger.
Toujours, les nuits de danger,
Je regarde
Pour trouver enfin l’écueil.
J’ai la forme d’un cercueil.
Prenez garde !
Une nuit que vous serez
Affolés, désemparés
Sous la brise.
Vous sentirez brusquement
S’effondrer le bâtiment
Qui se brise.
Alors, pleins d’un vain remord,
Illuminés par la mort
Si prochaine,
Vous comprendrez qu’il fallait
Laisser pousser comme il est
Le vieux chêne.
Ainsi, triste et mécontent,
Le bateau crie en parlant.
Mais le mousse
Chante sa chanson. Sa voix
Enfantine est à la fois
Rauque et douce.
Et voyant, lui, l’inhumain,
Que la peine du gamin
Est amère,
Le bateau calmé se dit :
— Bah ! je rendrai ce bandit
À sa mère.