La colombe et le lis

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Femme, cette colombe au col rose et mouvant,

Que ta bouche entr'ouverte baise,

Ne l'avait pas sentie humecter si souvent

Son bec léger qui vibre d'aise.

Elle n'avait jamais reçu de toi tout bas

Les noms émus que tu lui donnes,

Ni jamais de tes doigts, à l'heure des repas,

Vu pleuvoir des graines si bonnes.

Elle n'avait jamais senti ton cœur frémir

Au vivant toucher de son aile,

Ni ses plumes trembler sous ton jeune soupir,

Ni tes larmes rouler sur elle.

Tu la laissais languir captive dans l'osier,

Et vainement d'un sanglot tendre,

D'un sanglot suppliant elle enflait son gosier :

Tu ne daignais jamais l'entendre.

Jamais les fleurs du vase où rêve le printemps

Ne furent si bien arrosées ;

Jamais, sur le lis pur et grave, si longtemps

Tes lèvres ne s'étaient posées.

Quel ancien souvenir ou quel récent amour,

Quel berceau, femme, ou quelle tombe,

A fait naître en ton cœur ce suprême retour

Vers ton lit et vers ta colombe ?