La comédie de la mort

By Théophile Gautier

Written 1838-01-01 - 1838-01-01

C'était le jour des morts : Une froide bruine

Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,

Tendait ses filets gris ;

Un vent de nord sifflait ; quelques feuilles rouillées

Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées

Des ormes rabougris ;

Et chacun s'en allait dans le grand cimetière,

Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre

Qui recouvre les siens,

Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,

Remplacer en pleurant les pâles immortelles

Et les bouquets anciens.

Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,

D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère

Sous les gazons flétris,

Je marchais au hasard, examinant les marbres,

Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,

Les dômes de Paris ;

Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,

Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne

Pour prier ne venait,

Une pitié me prit, une pitié profonde

De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde

Nul ne se souvenait.

Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,

Cependant, et des noms de veuves désolées,

D'époux désespérés,

Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires

Étalaient hardiment leurs mensonges notoires

A tous les yeux livrés.

Ce spectacle me fit sourdre au cœur une idée

Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.

Si c'était vrai, les morts

Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière

Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre

D'incroyables efforts !

Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile

Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille

Dormir l'éternité,

Dans un oubli profond de toute chose humaine,

Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine

D'être ou d'avoir été.

Peut-être n'a-t-on pas sommeil ! Et quand la pluie

Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie

Dans sa fosse tout seul.

Oh ! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte

Où pas un mouvement, pas une onde n'agite

Les plis droits du linceul !

Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,

La cendre de nos cœurs vibre encore et remue

Par-delà le tombeau,

Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,

D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,

Traîne quelque lambeau.

Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,

Quelque chose de cher et d'intime ; des âmes

Pour y verser la leur ;

S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe,

Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,

Quelle affreuse douleur !

Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque

Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque ;

Que l'on est mort pour tous ;

Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient,

Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient

Seul se plaigne sur vous.

Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,

Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde

Et jette un reflet bleu

Autour du cimetière, entre les tombes blanches,

Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,

Se promener un peu !

S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre

De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,

S'asseoir dans son fauteuil,

Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre

Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre,

Vous renvoie au cercueil.

Mais non ; il faut rester sur son lit mortuaire,

N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,

N'entendant aucun bruit,

Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine

Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,

Ne voyant que la nuit.

Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante

A placé de tourments dans sa spirale ardente

Près des leurs seraient doux.

Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,

Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie,

Un cadavre jaloux !

Impuissance et fureur ! Être là, dans sa fosse,

Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse

Aux beaux serments jurés,

En se raillant de vous, dans d'autres bras répète

Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête

Avec des mots sacrés.

Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,

Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,

Et lorsque, de retour,

Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,

Dans le cristal profond réfléchir son squelette

Et sa poitrine à jour,

Riant affreusement, d'un rire sans gencive,

Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,

Et, tenaillant sa main,

Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,

Faire râler ces mots d'une voix caverneuse

Qui n'a plus rien d'humain :

«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.

Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,

Moi je me ressouviens.

Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre,

Que vous me suivriez bientôt ; lassé d'attendre,

Pour vous chercher je viens !»

Dans un repli de moi, cette pensée étrange

Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange ;

Mon œil en devient creux ;

Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,

De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,

Car ce serait affreux !

La mort ne serait plus le remède suprême ;

L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même

N'aurait pas de recours,

Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,

Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre

L'orage de nos jours.

Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée,

Je restais là rêveur et la tête baissée

Debout contre un tombeau.

C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule

D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule

Tombaient comme un manteau.

La bise feuille à feuille emportait la couronne

Dont les débris jonchaient le fût de la colonne ;

On aurait dit les pleurs

Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée,

Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,

Versaient les autres fleurs.

La lune entre les ifs faisait luire sa corne ;

De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne

Et passaient par devant ;

Les feux follets valsaient autour du cimetière,

Et le saule pleureur secouait sa crinière

Éparpillée au vent.

On entendait des bruits venus de l'autre monde,

Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,

Des voix qui demandaient

Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,

Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves

Aussi longtemps tardaient ?

Tout à coup… j'ose à peine en croire mon oreille,

Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur ! ô merveille !

J'entendis qu'on parlait.

C'était un dialogue, et, du fond de la fosse,

A la première voix, une voix aigre et fausse

Par instant se mêlait.

Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent ;

Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent.

Je compris que le ver

Consommait son hymen avec la trépassée,

Éveillée en sursaut dans sa couche glacée,

Par cette nuit d'hiver.

Est-ce une illusion ? Cette nuit tant rêvée,

La nuit du mariage elle est donc arrivée ?

C'est le lit nuptial.

Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille

La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille

L'oranger virginal.

Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée,

Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée ;

Ton lit c'est le tombeau.

Voici l'heure où le chien contre la lune aboie,

Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,

Où descend le corbeau.

Mon bien-aimé, viens donc ! l'heure est déjà passée

Oh ! tiens-moi sur ton cœur, entre tes bras pressée.

J'ai bien peur, j'ai bien froid.

Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.

Oh ! viens, je tâcherai de te faire une place

Car le lit est étroit !

Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure

Est prise exactement ; cette couche est trop dure,

L'époux ne viendra pas.

Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.

Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête

Et recroise tes bras.

Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,

Cette bouche sans lèvre est-ce une bouche humaine,

Est-ce un baiser vivant ?

O prodige ! A ma droite, à ma gauche, personne.

Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne

Comme un tremble au grand vent.

Ce baiser c'est le mien : je suis le ver de terre ;

Je viens pour accomplir le solennel mystère.

J'entre en possession ;

Me voilà ton époux, je te serai fidèle.

Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile

Chante notre union.

Oh ! si quelqu'un passait auprès du cimetière !

J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,

Le couvercle est trop lourd !

Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.

Quel silence profond ! la route est solitaire ;

L'écho lui-même est sourd.

A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,

A moi tes flancs polis avec ta belle hanche

A l'ondoyant contour ;

A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,

Et ce premier baiser que ta pudeur farouche

Refusait à l'amour.

C'en est fait ! c'en est fait ! Il est là ! sa morsure

M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure ;

Il me ronge le cœur.

Quelle torture ! O Dieu, quelle angoisse cruelle !

Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,

O ma mère, ô ma sœur ?

Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,

Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,

L'oranger est tout frais.

La tenture funèbre à peine repliée,

Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,

Oubliée à jamais.

L'herbe pousse plus vite au cœur que sur la fosse ;

Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,

Disent qu'un mort est là.

Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme !

Oubli ! seconde mort, néant que je réclame,

Arrivez, me voilà !

Console-toi.-La mort donne la vie.-Éclose

A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose

Et le gazon plus vert.

La racine des fleurs plongera sous tes côtes ;

A la place où tu dors les herbes seront hautes ;

Aux mains de Dieu tout sert !

Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire ;

Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre

Me fit dans leurs tombeaux

Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes,

Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,

S'en allant par lambeaux ;

Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,

Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre

Gémir que l'ouragan,

Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure,

De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure

A l'éternel cadran.

Puis tout devint obscur, et je repris ma route,

Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,

L'esprit et le corps las ;

Et me suivant partout, mille cloches fêlées,

Comme des voix de mort me jetaient par volées

Les râlements du glas.

Et je rentrai chez moi.-De lugubres pensées

Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées

Et me rasaient le front.

Comme on voit sur le soir autour des cathédrales,

Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales

Et voltiger en rond.

Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,

Tout prenait une forme horrible et singulière,

Un aspect effrayant.

Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,

Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge

Sous la porte en priant.

Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire

Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,

Redoublait de pâleur ;

Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,

Les muscles en relief de sa face jaunie

Se tordaient de douleur.

Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes

Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,

Et, d'un air curieux,

Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,

Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,

Ouvraient tout grands leurs yeux.

Une tête de mort sur nature moulée

Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,

Sous un rayon blafard.

Je la vis s'avancer au bord de la console ;

Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole

Et ses yeux leur regard.

De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,

Jaillirent tout à coup de fauves étincelles

Comme d'un œil vivant.

Une haleine passa par ses dents déchaussées…

Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées ;

Ce n'était pas le vent.

Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,

Triste comme un soupir des vagues sur la grève

J'entendis une voix.

Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,

Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,

J'eus moins peur cette fois.

Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître !

O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître

Dans ce crâne hideux ?

Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques,

Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,

Qui me distingue d'eux.

Et pourtant c'est bien moi ! Moi, le divin jeune homme,

Le roi de la beauté, la lumière de Rome,

Le Raphaël d'Urbin !

L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,

Mollement accoudé, suivre ses rêveries,

La tête dans sa main.

O ma Fornarina ! ma blanche bien aimée,

Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée

Pour la remettre au ciel ;

Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,

Cette tête qui fait une grimace étrange :

Eh bien, c'est Raphaël !

Si ton ombre endormie au fond de la chapelle

S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,

Oh ! je te ferais peur !

Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.

Ne viens pas ! ne viens pas et garde dans ta tombe

Le rêve de ton cœur.

Analyseurs damnés, abominable race,

Hyènes qui suivez le cortège à la trace

Pour déterrer le corps ;

Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,

Pour mesurer nos os et peser nos poussières ;

Laissez dormir les morts !

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire ?

Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire

Nos lambeaux palpitants.

Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,

Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie

Les aïeux sont contents ?

Ah ! vous venez fouiller de vos ongles profanes

Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,

Vous êtes bien hardis.

Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême,

Un trépassé se lève et vous dise : Anathème !

Comme je vous le dis.

Vous imaginez donc, dans cette pourriture,

Surprendre les secrets de la mère nature

Et le travail de Dieu ?

Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme.

Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme ;

Vous éteignez le feu !

O mes Enfants-Jésus ! O mes brunes madones !

O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,

Saintes du paradis !

Les savants font rouler mon crâne sur la terre,

Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,

Sans frapper ces maudits !

Il est donc vrai ! Le ciel a perdu sa puissance.

Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science,

Pour foi, la liberté.

Adieu les doux parfums de la rose mystique ;

Adieu l'amour ; adieu la poésie antique ;

Adieu sainte beauté !

Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,

Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,

Mon secret est à moi.

Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,

Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,

L'amour avec la foi !

Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme,

Peut rendre saintement la beauté de la femme ;

Aucun, hélas ! aucun.

Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées ;

Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,

O mes saintes ! Pas un.

L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie,

Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie

Se lamente et se tord.

L'ange du jugement embouche la trompette

Et la voix va crier : Que justice soit faite,

Le genre humain est mort !

Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale,

Tout endormie encor, sur le vitrage pâle

Jetait un froid rayon,

Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,

Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,

L'étrange vision !

La mort est multiforme, elle change de masque

Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque ;

Elle sait se farder,

Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,

Qui vous montre les dents et vous fait la grimace

Horrible à regarder.

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,

Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre

A l'ombre des arceaux ;

Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,

Et la porte sur tous n'est pas encor murée

Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nature,

Aux uns la puanteur avec la pourriture,

Le palpable néant,

L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire,

Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire

Comme un monstre béant.

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante

Passer et repasser dans la cité vivante

Sous leur linceul de chair,

L'invisible néant, la mort intérieure

Que personne ne sait, que personne ne pleure,

Même votre plus cher.

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres

Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,

De marbre ou de gazon ;

Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie

Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,

Qu'on soit en pleurs ou non,

On dit : Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile

Sur leurs noms effacés ; le ver file sa toile

Dans le trou de leurs yeux ;

Leurs cheveux ont percé les planches de la bière,

A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière

Sur les os des aïeux.

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ;

C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent.

Enfumés et poudreux,

Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques,

Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques ;

Tout est fini pour eux.

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,

Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre.

Comme le ver leur corps,

L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde ;

Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.

Ils sont morts ! et bien morts !

Et peut-être une larme à votre âme échappée

Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,

Filtre insensiblement.

Qui les va réjouir dans leur triste demeure ;

Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure,

Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme :

Paix et repos sur toi ! L'on refuse à la lame

Ce qu'on donne au fourreau ;

L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,

L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie

Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies

Qu'on ne saura jamais ; des douleurs infinies

Que l'on n'aperçoit pas.

Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme

Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme

Échevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses ;

Des cadavres hideux dans des figures roses

Dorment ensevelis.

On retrouve toujours les larmes sous le rire,

Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire

Une Nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,

Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes

Ne sont pas si peuplés,

On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,

Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes

Aux ruines mêlés.

L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,

Et de leurs trépassés font comme aux catacombes

Un grand entassement ;

Dont le cœur est un champ uni, sans croix ni pierres,

Et que l'aveugle Mort de diverses poussières

Remplit confusément.

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres

Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres

Ou des Égyptiens ;

Tout autour de leur cœur sont debout les momies,

Et l'on y reconnaît les figures blêmies

De leurs amours anciens.

Dans un pur souvenir chastement embaumée

Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée ;

Triste et charmant trésor !

La mort habite en eux au milieu de la vie ;

Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie

Qui leur sourit encor.

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette ?

Quel foyer réunit la famille complète

En cercle chaque soir ?

Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,

Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître

Avec un manteau noir ?

Cette petite fleur, qui, toute réjouie,

Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,

Est fille de la mort.

En plongeant sous le sol, peut-être sa racine,

Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine

Qui vous charme si fort.

O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve

Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve

A servi comme à vous ;

Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,

Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale

A vos parfums d'époux !

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe ?

Ah ! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,

Ses pieds au daim léger ;

Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,

On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire

Prête à vous héberger.

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères

Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,

De leur rêver un sort ;

Filez-leur un suaire avec le lin des langes.

Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,

Sont condamnés à mort !

A travers les soupirs les plaintes et le râle

Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale

De ses détours maudits.

Notre guide n'est pas Virgile le poëte,

La Béatrix vers nous ne penche pas la tête

Du fond du paradis.

Pour guide nous avons une vierge au teint pâle

Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle

Des lèvres du soleil.

Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,

Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre

Au lieu d'être vermeil.

Un souffle fait plier sa taille délicate,

Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,

Pendent languissamment ;

Sa main laisse échapper une fleur qui se fane,

Et, ployée à son dos, son aile diaphane

Reste sans mouvement.

Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,

Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière

Luisent ses deux grands yeux,

Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,

Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire

A flots silencieux.

Des feuilles de ciguë avec des violettes

Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,

Chaste et simple ornement ;

Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble

En la voyant venir ; car elle a tout ensemble

L'air sinistre et charmant.

Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde

Sous sa blanche couronne elle reste inféconde

Depuis l'éternité.

L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale

Et personne n'a pu cueillir la rose pâle

De sa virginité.

C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère :

C'est elle qui ravit au giron de la mère

Son doux et cher souci ;

C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,

Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse

A son tour elle aussi.

Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne ;

Sur chaque front illustre elle met la couronne

Sans peur ni passion.

Amère aux gens heureux et douce aux misérables,

C'est la seule qui donne aux grands inconsolables

Leur consolation.

Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,

Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde

Et n'ont jamais dormi.

A tous les parias elle ouvre son auberge,

Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,

L'ennemi que l'ami.

Sur les pas de ce guide au visage impassible,

Nous marchons en suivant la spirale terrible

Vers le but inconnu,

Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,

Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,

Sans Belzébuth cornu.

Voici contre un carreau comme un reflet de lampe

Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,

Approchons et voyons.

Ah ! c'est toi, docteur Faust ! Dans la même posture

Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture

Aux flamboyants rayons.

Quoi ! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,

Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste

Sur quelque manuscrit !

Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,

Quoi ! tu cherches encor le mot cabalistique

Qui fait venir l'Esprit.

Eh bien ! Scientia, ta maîtresse adorée

A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée ?

Ou, comme au premier jour,

N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,

Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle

Pour un soupir d'amour ?

Quel sable, quel corail a ramené ta sonde ?

As-tu touché le fond des sagesses du monde ?

En puisant à ton puits,

Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue

La blanche Vérité jusqu'ici méconnue ?

Arbre, où sont donc tes fruits ?

J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes ;

Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes

Jusques au fond des eaux ;

Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,

Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue

Sur les bancs de coraux.

La seiche horrible à voir, le polype difforme,

Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme

Roulait ses gros yeux verts ;

Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine ;

C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine

Que le manteau des mers !

Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire ;

Le Sphinx interrogé continue à se taire ;

Si chauve et si cassé,

Hélas ! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je ?

Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige

Aux lieux où j'ai passé.

Malheureux que je suis d'avoir sans défiance

Mordu les pommes d'or de l'arbre de science !

La science est la mort.

Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,

Ni le mancenilier au sommeil magnétique.

N'ont un poison plus fort.

Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude,

Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude

Et briser mes fourneaux.

Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,

Et comme un balancier seulement mon cœur vibre

A mouvements égaux.

Le néant ! Voilà donc ce que l'on trouve au terme !

Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme

Un cadavre vivant.

C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine,

Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,

Semé mon âme au vent.

Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite,

Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,

Vaut mieux que tout cela.

Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre ;

Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.

Aimez, car tout est là !

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce ;

Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse

Pour vous pomper le sang,

Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,

Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,

Roulent leur œil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne

Des os demi rongés, des restes de charogne,

Des crânes sonnant creux.

On voit de chaque trou sortir des jambes raides,

Des apparitions monstrueusement laides

Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe,

Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe

L'antique obscurité.

C'est ici que la mort propose son problème,

Et que le voyageur, devant sa face blême

Recule épouvanté.

Ah que de nobles cœurs et que d'âmes choisies,

Vainement, à travers toutes les poésies,

Toutes les passions,

Ont poursuivi le mot de la page fatale

Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale

Et sans inscriptions !

Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies

Et qui cherchent encor ! Que de lèvres pâlies

Sous les plus doux baisers,

Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère !

Que de désirs au ciel sont remontés de terre

Toujours inapaisés !

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,

Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître

De Méphistophélès.

Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite

Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite ;

Tous ceux-là, plaignez-les !

Car ils souffrent un mal, hélas ! inguérissable ;

Ils mêlent une larme à chaque grain de sable

Que le temps laisse choir.

Leur cœur, comme un orfraie au fond d'une ruine,

Râle piteusement dans leur maigre poitrine

L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne,

Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne

Quelque reste de vert.

Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,

Silencieux, pareils à des files de grues

Quand approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poète ;

Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête

L'auréole qui luit ;

Par les chemins du monde ils marchent sans cortège,

Et sur le sol glacé tombent comme la neige

Qui descend dans la nuit.

Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,

Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,

Par le sentier étroit ;

S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde

Me dit en étendant sa main frêle : Regarde

Du côté de mon doigt.

C'était un cavalier avec un grand panache,

De longs cheveux bouclés, une noire moustache

Et des éperons d'or ;

Il avait le manteau, la rapière et la fraise,

Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,

Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien, je vis que sa perruque

Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque

Passer des cheveux blancs ;

Son front, pareil au front de la mer soucieuse,

Se ridait à longs plis ; sa joue était si creuse

Que l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,

Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée

Sa pâleur transperçait ;

A travers le carmin qui colorait sa lèvre,

Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre

Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre

Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,

Ni larmes ni regard.

Diamant enchâssé dans sa morne prunelle

Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle.

C'était bien un vieillard !

Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte,

Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte.

Chancelaient sous son poids.

Ses mains pâles tremblaient ; ainsi tremblent les vagues,

Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues

Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,

Formait une alliance étrange et monstrueuse.

C'était plus triste à voir

Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,

Qu'un squelette paré d'une robe de soie,

Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte,

Il attendait devant une fenêtre éteinte,

Sous un balcon désert.

Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,

Nul soleil de beauté ne montrait son visage

Au fond du ciel ouvert.

Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,

Par une de ces nuits où les essaims funèbres

S'envolent des tombeaux ?

Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure

Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure

Sans page et sans flambeaux ?

Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille,

Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,

La fleur de sa beauté.

Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres ;

Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres

Sous un marbre sculpté.

Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres ?

Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres ?

O vieillard sans raison !

Rentre, c'est le moment où la lune réveille

Le vampire blafard sur sa couche vermeille ;

Rentre dans ta maison.

Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,

Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle

Des pleurs de l'ouragan…

Il ne me répond rien ; dites quel est cet homme

O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme !

Cet homme, c'est don Juan.

Heureux adolescents, dont le cœur s'ouvre à peine

Comme une violette à la première haleine

Du printemps qui sourit,

Âmes couleurs de lait, frais buissons d'aubépine

Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine

Tout gazouille et fleurit.

O vous tous qui sortez des bras de votre mère

Sans connaître la vie et la science amère,

Et qui voulez savoir,

Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute,

Aux lisières des bois, en suivant votre route

Dans la rougeur du soir,

A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches

On voit se becqueter les tourterelles blanches

Et les bouvreuils au nid,

Quand la nature lasse en s'endormant soupire,

Et que la feuille au vent vibre comme une lyre

Après le chant fini ;

Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses

Et que le sylphe rentre au pavillon des roses

Sous les parfums plié ;

Émus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes

Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes ;

Vous m'avez envié

Les festins, les baisers sur les épaules nues,

Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,

Aimable et cher tourment !

Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,

Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,

Tout mon troupeau charmant.

Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes :

Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes

Que n'en a le sultan ?

Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles,

Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,

Heureux, heureux don Juan !

Conquérant oublieux, une seule de celles

Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles

Ta plus modeste fleur,

Oh ! combien et longtemps nous l'eussions adorée !

Elle aurait embelli, dans une urne dorée,

L'autel de notre cœur.

Elle aurait parfumé, cette humble paquerette

Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,

Notre pâle printemps ;

Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,

Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée

A tes doigts inconstants.

Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,

Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,

Baisers âcres et doux,

Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,

Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes

Quand vous connaîtrons-nous ?

Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve ;

Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève

Ne s'est pas mieux tordu.

Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme

N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme

De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,

Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches

Des nids d'aveux tremblants,

J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,

Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes

De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,

J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées

Que le grès des chemins.

Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde,

J'ai plongé sous vos flots ; et toi, débauche immonde,

J'ai vu tes lendemains.

J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie

Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie ;

J'ai vu les fins de bal

Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes

Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites

Au soleil matinal.

Comme un mineur qui suit une veine inféconde,

J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde

Sans trouver le filon.

J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,

Mais vainement ; je n'ai jamais aimé personne

Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre,

Mais je restai toujours comme la Salamandre,

Froid au milieu du feu.

J'avais un idéal frais comme la rosée,

Une vision d'or, une opale irisée

Par le regard de Dieu ;

Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie,

Type réunissant Cléopâtre et Marie,

Grâce, pudeur, beauté ;

Une rose mystique, où nul ver ne se cache,

Les ardeurs du volcan et la neige sans tache

De la virginité !

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,

J'ai pris la branche gauche et je chemine encore

Sans arriver jamais.

Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,

Et peut-être, ô vertu ! l'énigme de la vie ;

C'est toi qui la savais.

Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,

Contemplé sur le mur la tremblante pénombre

Du microcosme d'or !

Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,

Auprès de mon fourneau, passé les heures noires

A chercher le trésor !

J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre

Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre

Comme un jeune écolier.

J'aurais contraint Isis à relever son voile ;

Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile

Dans mon noir atelier.

N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître ;

Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître.

Apprenez, apprenez ;

Jetez et rejetez à toute heure la sonde ;

Et plongez plus avant sous cette mer profonde

Que n'ont fait vos aînés.

Laissez Léviathan souffler par ses narines,

Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines

Presser votre poumon.

Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,

Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être

L'anneau de Salomon !

Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,

Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,

Je repris mon chemin.

Enfin je débouchai dans une plaine morne

Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne,

D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,

Un fleuve la coupait comme un ruban de moire

Du rouge le plus vif.

Tout était ras ; ni bois, ni clocher, ni tourelle,

Et le vent ennuyé la balayait de l'aile

Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,

Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,

N'était qu'un vain reflet ;

Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,

Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)

Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,

Froide neige de morts, où nulle plante verte,

Nulle fleur ne germait ;

Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,

Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome

Était là qui dormait.

Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise

Passa. C'était bien LUI, la redingote grise

Et le petit chapeau.

Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée,

Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée,

Un bâton de drapeau.

Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,

Le spectre du tambour agitait ses baguettes

A son pas souverain ;

Une immense clameur volait sur son passage,

Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage

Leur fanfare d'airain.

Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,

Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,

Marchait silencieux ;

Quelquefois seulement, comme à la dérobée,

Pour retrouver au ciel son étoile tombée

Il relevait les yeux

Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie,

N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie

Montait, montait toujours.

Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,

Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine

De gémissements sourds.

Quand il fut devant nous : Grand empereur, lui dis-je,

Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige

A chercher ici-bas,

Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,

Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,

Ne le sauriez-vous pas ?

O malheureux enfant ! dit l'ombre impériale,

Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale

Et je suis tout transi.

Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge

Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge

Ceux qui passent ici.

Regarde… C'en est fait. L'étoile est éclipsée,

Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée

Au milieu de son vol.

Avec les blancs flocons de la neige éternelle,

Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile

Descendent sur le sol.

Hélas ! je ne saurais contenter ton envie ;

J'ai vainement cherché le mot de cette vie,

Comme Faust et don Juan,

Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,

Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,

Le calme et l'ouragan.

Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME :

L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme

Aux vieux Césars romains :

Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,

J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe

Dans une de mes mains.

Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne

Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne

Que vous autres d'en bas.

En vain de mon talon j'éperonnais le monde,

Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,

Des assauts, des combats.

Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,

Un concert de clairons et de hurrahs serviles,

Des lauriers, des discours ;

Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,

Des morts à saluer sur tout champ de bataille.

Ainsi passaient mes jours.

Que ton doux nom de miel, Lætitia ma mère,

Mentait cruellement à ma fortune amère !

Que j'étais malheureux !

Je promenais partout ma peine vagabonde,

J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde

Dans ma main sonnait creux.

Ah ! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire

Dans la chaleur du jour à l'écart se retire

Et chante Amaryllis,

Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,

Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle

Entre des doigts de lys !

Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,

Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,

Une écuelle de bois ;

Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,

Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,

Moi, le vainqueur des rois.

Une peau de mouton couvrira mes épaules,

Galathée en riant s'enfuira sous les saules

Et je l'y poursuivrai :

Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,

Et Daphnis deviendra pâle de jalousie

Aux airs que je jouerai.

Ah ! je veux m'en aller de mon île de Corse,

Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,

Par le ravin profond,

Le long du sentier creux où chante la cigale,

Suivre nonchalamment en sa marche inégale

Mon troupeau vagabond.

Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,

Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe

Le pur sang de ton cœur ;

Le seul qui devina cette énigme funeste

Tua Laïus son père et commit un inceste :

Triste prix du vainqueur !

Me voilà revenu de ce voyage sombre,

Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre

Que les yeux du hibou ;

Comme après tout un jour de labourage, un buffle

S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle,

Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes ;

Mais je conserve encor loin des muets royaumes,

Le teint pâle des morts.

Mon vêtement pareil au crêpe funéraire

Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre,

Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare

Que celle qui veillait au tombeau de Lazare ;

Elle garde son bien :

Elle lâche le corps mais elle retient l'âme ;

Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,

Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas ! que l'ombre de moi-même,

Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,

Et je me survis seul,

Je promène avec moi les dépouilles glacées

De mes illusions, charmantes trépassées

Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,

O mort… et je ne puis me résoudre à te suivre

Dans le sombre chemin ;

Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne

Où la gloire viendra suspendre ma couronne ;

O mort, reviens demain !

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,

Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite

Plus belle que le jour ;

J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,

Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,

Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,

Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,

Je forgerai des croix ;

Je ferai dans l'église et dans le cimetière

Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre

Comme au tombeau des rois !

Je te consacrerai mes chansons les plus belles :

Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles

Et des fleurs sans parfum.

J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres ;

L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres

Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,

Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,

A la tulipe d'or,

A la rose de mai que le rossignol aime,

J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,

A bien d'autres encor.

Ne croissez pas ici ! cherchez une autre terre,

Frais amours du printemps ; pour ce jardin austère

Votre éclat est trop vif :

Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,

Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,

L'odeur âcre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature,

Tu dois une jeunesse à toute créature,

A toute âme un amour ;

Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,

Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,

N'eût-elle qu'un seul jour.

Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie,

Redonne un peu de sève à la plante flétrie

Qui ne veut pas mourir ;

Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie

Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie,

Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,

Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde,

Rayon de l'œil de Dieu,

Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,

La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie

Que de fleurir un peu !

Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,

Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,

Vos pleurs de diamant ;

Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,

Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,

Du fond du firmament !

Œil ouvert sans repos au milieu de l'espace,

Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe !

Que je te voie encor ;

Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes :

Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,

Prêtez-moi votre essor !

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées

Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées,

Air sauvage des monts,

Encor tout imprégné des senteurs du mélèze,

Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,

Emplissez mes poumons !

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe ;

Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,

Nous sommes au printemps.

Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,

Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête

Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits ! Les roses,

Les femmes, les chansons, toutes les belles choses

Et tous les beaux amours,

Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,

Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique

Plus jeune tous les jours !

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,

O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire

Pose tes beaux pieds nus,

Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne !

Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,

Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde ;

Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.

Allons, un beau baiser,

Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone,

Est un cheval ailé que le temps éperonne ;

Hâtons-nous d'en user.

Chantons Io, Péan ! Mais quelle est cette femme

Si pâle sous son voile ? Ah ! c'est toi, vieille infâme,

Je vois ton crâne ras ;

Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,

Courtisane éternelle environnant le monde

Avec tes maigres bras !