La conque

By Renée Vivien

Written 1903-01-01 - 1903-01-01

Passants, je me souviens du crépuscule vert

Où glissent lentement les ombres sous-marines,

Où les algues de jade au calice entr’ouvert

Étreignent de leurs bras fluides les ruines

Des vaisseaux autrefois pesants d’ivoire et d’or.

Je me souviens du soir où la nacre s’irise,

Où dorment les anneaux, étincelants encor,

Que donnaient à la mer ses époux de Venise.

Passants, je me souviens du mystique travail

Des vivants jardins qui recèlent, virginales,

L’anémone et la mousse et la fleur du corail

Dont l’effort des remous avive les pétales,

Rose animale et rouge éclose dans la nuit.

Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brume

Et d’avoir contemplé le sillage qui fuit

En laissant sur les flots une neige d’écume.

Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeant

Des vagues, refleurir les astres du phosphore.

Mon lit d’amour était le doux sable d’argent.

Je me souviens d’avoir frôlé le madrépore

En ses palais, d’avoir vu les lambeaux empreints

De sel, qui furent des bannières déployées,

D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteints

Et les membres meurtris des Amantes noyées…

J’ai connu les frissons de leur baiser amer.

Dans mon cœur chante encor la musique illusoire

De l’Océan. — Je garde en ma frêle mémoire

Le murmure et l’haleine et l’âme de la mer.