La Contagion

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

La Contagion, dans ce temps

Épouvantable des histoires,

Sur nos ennemis hésitants

Éparpille ses flèches noires.

Ils meurent en leurs lits fiévreux,

Tandis que dans leur âme crie,

Au milieu de songes affreux,

La figure de la Patrie.

D'un œil morne et vivant encor,

Ils voient, loin des salles moroses,

Leurs femmes aux longs cheveux d'or

Et leurs enfants aux bouches roses.

Et brûlants, le sein haletant,

Ils cherchent, dans leur longue épreuve,

Le gai village, reflétant

Ses maisons blanches dans le fleuve !

Ils meurent, soldats, cavaliers,

Jeunes gens gais comme l'aurore,

Par centaines et par milliers,

Et la chaux vive les dévore.

Parfois, sentant comme un remord

A voir cette masse vivante

S'écrouler ainsi dans la mort,

Leur chef se trouble et s'épouvante.

Fléau, dit-il d'un cœur transi,

Que veut ta rage envenimée ?

Pourquoi viens-tu me prendre ainsi

Tout le meilleur de mon armée ?

Pourquoi viens-tu nous immoler ?

Mais la Contagion impure

Devient visible et fait voler

Les serpents de sa chevelure,

Et parle ainsi : — Quand les clairons,

Déchaînés sur les territoires,

Font frissonner les ailerons

Noirs et sinistres des Victoires ;

Quand montent les arcs triomphaux ;

Quand les Batailles aux longs râles

Vont tranchant de leur large faux

Des moissons de cadavres pâles ;

Quand vous avez dit : Tue ou meurs !

Quand de la terre qui poudroie

Montent d'effroyables clameurs ;

Quand la Guerre tonne et foudroie

Au milieu des champs douloureux,

Cette meurtrière à l'œil sombre

M'apporte dans le vol affreux

De ses ailes. Je suis son Ombre.