La crainte

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Ouvre-toi, cœur malade ! et vous, lèvres amères,

Ouvrez-vous ! plaignez-moi ! Dieu m’oublie ou me hait ;

Sa pitié n’entend plus mon désespoir muet ;

Sa main jette au hasard mes heures éphémères ;

Comme des oiseaux noirs dans les vents dispersés,

Lasses avant d’éclore, et sans bonheur perdues,

Elles traînent sur moi leurs ailes détendues ;

Et Dieu ne dit jamais : « C’est assez ! c’est assez ! »

J’ai pleuré ; mais des pleurs blessent-ils sa puissance ?

Faible, où trouver des cris pour les jeter aux cieux ?

Enfant, quand je pleurais, sans le voir de mes yeux,

D’un ange autour de moi je sentais la présence :

Il était sous les fleurs que relevait ma main ;

Il me parlait souvent dans la voix de ma mère ;

Et si je soupirais d’une voix éphémère,

Penché sur moi, le soir, il me disait : « Demain ! »

Et je ne l’entends plus. J’entends toujours mon âme !

Toujours elle se plaint ; jamais elle ne dort !

Et cette âme où passa tant de pleurs, tant de flamme,

Le ciel qui la sait toute en voudra-t-il encor ?

Ciel ! un peu de bonheur ! ciel ! un peu d’espérance !

Un peu d’air dans l’orage où s’éteignent mes jours ;

Un souffle à ma faiblesse, un songe à ma souffrance,

Ou ce sommeil sans rêve et qui dure toujours !

Mais si quelque trésor germe dans nos alarmes,

Laissez aux pieds souffrants leurs sentiers douloureux,

Dieu ! tirez un bienfait du fond de tant de larmes,

Et laissez-moi l’offrir à quelque malheureux !