La Criminelle

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Et je vis un sombre cachot,

Où, parmi les noires tentures,

Grinçait dans l'air humide et chaud

Tout un appareil de tortures.

Là, plus vermeils que des rosiers

Au mois de juin, le long des porches

Frémissent de sanglants brasiers,

Qui font pâlir le feu des torches.

J'entends des bruits mystérieux

Gémir, pareils au cri des goules

Dans la nuit, et je vois des yeux

Briller par les trous des cagoules.

Quel criminel, géant ou nain,

Va venir ? Mon cœur, tu frissonnes !

Est-ce le boucher Avinain,

Ou Dumolard, tueur de bonnes ?

Certes, quelque rustre endurci,

Faisant horreur à la lumière,

Et lâche, et hideux. — Non, voici

L'accusée. Elle est belle et fière.

Elle fait la nique aux valets ;

C'est une commère gauloise,

Et le rire de Rabelais

Éclaire sa lèvre narquoise.

C'est la Presse. — Avec loyauté,

Elle brave, sous l'œil du sbire,

Les ténèbres, étant clarté,

Et la grimace, étant sourire !

Elle accueille, sans nul tourment,

L'âpre ferraille qui la froisse

Et le lourd Avertissement

Fameux comme poire d'angoisse ;

Elle voit, sans effroi marqué,

Les crocs, les brodequins, les pinces,

Et le glaive Communiqué,

Très célèbre dans les provinces,

Admirant avec sérieux

Qu'on ait pu sauver du naufrage,

Et garder, pour les curieux,

Tous ces bibelots d'un autre âge !

Mais, feuilletant son agenda,

Grattant son large nez en truffe,

Apparaît un Torquemada,

Moitié Satan, moitié Tartuffe.

O toi, malheur de mes neveux !

Qui fais (même sur la Vulgate !)

Plus de clarté que je n'en veux !

Démon rusé ! Bête écarlate !

(Dit-il,) esprit de l'Imprévu,

Qu'il faudrait traîner sur des claies,

Puisque, sans toi, l'on n'aurait vu

Ni les reptiles, ni les plaies !

Toi qui, jusque chez les Lapons,

Causes, faisant le mauvais pire,

O magicienne, réponds :

Qu'as-tu fait du premier Empire ?

Hélas ! dit la Presse, en rêvant

Devant la bizarre figure,

On ne m'écoute pas souvent !

Ce n'est pas moi, je vous le jure,

Qui l'envoyai, vers les déserts

Où brille la glace épaissie,

Succomber sous les noirs hivers,

Dans les neiges de la Russie !

Parlons du royaume des Lys,

(Fit le juge, non sans adresse.)

Dis, qu'as-tu fait de Charles Dix ?

Hélas ! brave homme, dit la Presse,

Ce pauvre vieillard, qui fut roi,

Enterra de tristes semences :

Mais, crois-le bien, ce n'est pas moi

Qui lui dictai ses Ordonnances !

Or, dans le cachot plein de nuit,

Comme cet interrogatoire

Continuait, toujours conduit

Par le Tartuffe en robe noire,

On entendait, comme en enfer,

Dans un coin de la sombre usine,

Un bruit de marteau sur le fer,

Venu de la chambre voisine ;

Et l'on pouvait voir, inondant

Une torche qui semblait morte,

Les reflets d'un brasier ardent

Rougir les fentes de la porte.

Alors moi, saisi de stupeur

Devant cette flamme irisée,

Je m'avançai. — N'as-tu pas peur ?

Dis-je tout bas à l'accusée.

La Gauloise leva son front

Plus droit que celui des grands chênes.

J'entends bien que, pour mon affront,

On forge de nouvelles chaînes ;

Peut-être on invente ce jeu

Pour me faire mourir, dit-elle ;

Mais un point me rassure un peu…

C'est que je me sais immortelle !