La croix morte
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
On vous fête, on vous acclame,
Soldats de la liberté ;
Vos cœurs, que l'honneur enflamme,
Rêvent d'immortalité !
Les croix, glorieux insignes,
Récompensent les efforts
Des plus vaillants, des plus dignes…
Mais que fait-on pour les morts ?
Dès longtemps cette pensée
A tourmenté mon esprit ;
Avec leur cendre glacée
Est-ce donc que tout périt ?
On jette une grande phrase
Au héros enseveli ;
Puis le silence l'écrase
Dans l'abandon et l'oubli !
La France, quand elle honore
Les plus illustres des siens,
Semble pratiquer encore
Le Vae victis des anciens !
Ses enfants courent aux armes
Sans regrets ni repentirs…
Pourquoi donc borner aux larmes,
Ce qu'on doit à ces martyrs ?
Faites cette part suprême
De victoire et de bonheur :
Si leur vertu fut la même,
Ils ont droit au même honneur !
Croyez-vous l'âme immortelle,
Ou perdue aux quatre vents ?
Vivante ?… alors que n'a-t-elle
Le partage des vivants ?
Cette croix dont les poitrines
Se parent avec orgueil
Aura des clartés divines
Pour les ombres du cercueil !
C'est un souci qui me navre,
Et dont j'ai le cœur troublé,
Que ce malheureux cadavre
Ne puisse être consolé !
Qu'il n'ait, ô douleur amère !
Pour couronner son destin,
Que les larmes d'une mère,
Dans un village lointain !… —
Il appartient à la France,
Qui ne désespère pas,
De donner cette espérance
Aux angoisses du trépas !
Je demande la croix morte
Pour les preux qui tomberont ;
Us ne sont plus là !… qu'importe ?
Leurs mères la garderont !