La cruche

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Un de ces jours, dame Germaine,

Pour certain besoin qu’elle avoit,

Envoya Jeanne à la fontaine ;

Elle y courut : cela pressoit.

Mais, en courant, la pauvre créature

Eut une fâcheuse aventure.

Un malheureux caillou, qu’elle n’aperçut pas,

Vint se rencontrer sous ses pas.

À ce caillou, Jeanne trébuche,

Tombe enfin et casse sa cruche.

Mieux eût valu cent fois s’être cassé le cou !

Casser une cruche si belle !

Que faire ? Que deviendra-t-elle ?

Pour en avoir une autre, elle n’a pas un sou.

Quel bruit va faire sa maîtresse,

De sa nature très-diablesse ?

Comment éviter son courroux ?

Quel emportement ! Que de coups !

« Oserai-je jamais me l’offrir à sa vue ?

Non, non, dit-elle ; enfin il faut que je me tue !

Tuons-nous ! » Par bonheur, un voisin, près de là,

Accourut, entendant cela ;

Et, pour consoler l’affligée,

Lui chercha les raisons les meilleures qu’il put ;

Mais, pour bon orateur qu’il fût,

Elle n’en fut point soulagée ;

Et la belle toujours, s’arrachant les cheveux,

Faisoit couler deux ruisseaux de ses yeux,

Enfin vouloit mourir : la chose étoit conclue.

« Eh bien, veux-tu que je te tue ?

Lui dit-il. — Volontiers. » Lui, sans autre façon,

Vous la jette sur le gazon,

Obéit à ce qu’elle ordonne ;

À la tuer des mieux apprête ses efforts,

Lève sa cotte, et puis lui donne

D’un poignard à travers le corps.

On a grande raison de dire

Que pour les malheureux la mort a ses plaisirs :

Jeanne roule les yeux, se pâme, enfin expire ;

Mais, après les derniers soupirs,

Elle remercia le sire :

« Ho ! le brave homme que voilà !

Grand merci, Jean ! Je suis la plus humble des vôtres.

Les tuez-vous comme cela ?

Vraiment, j’en casserai bien d’autres ! »