La dame en noir

By Émile Verhaeren

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

— Dans la ville d’ébène et d’or,

La dame en noir des carrefours,

Qu’attendre, après autant de jours,

Qu’attendre encor ?

— Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux,

Si longuement, vers les lunes en noir

De mes deux yeux silencieux,

Si longuement et si lointainement, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

Quel deuil toisonné d’or agitent-ils mes crins,

Pour affoler ainsi ces chiens,

Et quel bondissement et quel orgueil mes reins

Et tout mon corps toisonné d’or ?

— La dame en noir des carrefours,

Qu’attendre, après de si longs jours,

Qu’attendre ?

— Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins ?

Et vers quels horizons ameutés de tocsins

En désespoir au fond du soir ?

Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres

Ou quels chevaux cabrés en tempête : mes lèvres ?

Dites, quel incendie et quel effroi

Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage

Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage

Pour tant chercher leur mort en moi ?

— La dame en noir des carrefours

Qu’attendre après de si longs jours ?

— Je suis la mordeuse, entre mes bras,

De toute force exaspérée

Vers les toujours mêmes hélas ;

Ou dévorante — ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d’or,

Mettent en moi leur étincelle :

Je suis belle comme la mort

Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d’éclairs

Et de désirs sur mes murailles,

J’offre le catafalque de mes chairs

Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords

Pour les soûler au seuil du porche

Et le blasphème de mon corps

Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour

De fer et de siècles vêtue,

Et s’exècrent en mon amour

Qui les affole et qui les tue.

Ce qu’ils aiment — cœur naufragé

Esprit dément ou rage vaine —

C’est le dégoût surtout que j’ai

De leurs baisers ou de leur haine.

C’est de trouver encore en moi

Leur pourpre et noire parélie

Et mon drapeau de rouge effroi

Échevelé dans leur folie.

— La dame en noir des carrefours

Qu’attendre, après de si longs jours,

Qu’attendre ?

— À cette heure de vieux soleil, chargé de soir,

Qui se projette en morceaux d’or sur le trottoir,

Quand la ville s’allonge en un serpentement

De feux et de lueurs, vers cet aimant

Toujours debout à l’horizon : la femme,

Les chiens du désespoir

Ont aboyé vers les yeux de mon âme,

Si longuement vers mes deux yeux,

Si longuement et si lointainement, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux en noir !

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins

Font-ils courir, au long de mon corps d’or ?

Et de quelle clarté s’éclairent-ils mes seins

Devant les yeux hallucinés des chiens ?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres

Vient me tenter les lèvres

Et vers quels horizons ameutés de tocsins

Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins ?

Dites quel incendie et quel effroi

Viennent le soir, me chasser hors de moi,

Sur les places, vers la ville,

Reine foudroyante et servile ?

— La dame en noir des carrefours

Qu’attendre, après de si longs jours.

Qu’attendre ?

— Hélas quand viendra-t-il, celui

Qui doit venir — peut-être aujourd’hui —

Qui doit venir vers mon attente,

Fatalement, et qui viendra ;

La démence incurable et tourmentante

Qui donc en lui la sentira

Monter, jusqu’à mes seins qui hallucinent.

Vers les deux mains de ceux qui assassinent

Mon corps se dresse ardent et blême :

Je suis celle qui ne craint rien

Et dont personne ne s’abstient ;

Je suis tentatrice suprême.

Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d’un bouge ?

— La dame en noir des carrefours

Qu’attendre après de si longs jours

Qu’attendre ?

— J’attends cet homme au couteau rouge.