La Dame

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Tandis que l'actrice brisée,

Parmi ses blancs camellias

Pleurait son amour méprisée ;

O toi, Muse qui la plias

A ton mystérieux délire,

Tremblante, comme tu la vois ;

Et tandis qu'un frisson de lyre

Passait dans sa mourante voix,

Tout frémissait comme une houle.

Ces douleurs, ces parfums, ces fleurs

Enchantaient l'âme de la foule ;

Tous les yeux étaient pleins de pleurs.

Comme Marguerite, en sa fièvre,

Sentait son regret la brûler,

Et de sa pâlissante lèvre

Son souffle prêt à s'exhaler,

Ouvrant une aile colossale,

Comme un hôte mystérieux

L'Ouragan entra dans la salle,

Avec ses souffles furieux.

Et comme la fille charmante,

Victorieuse du remord,

Semblait dire : Je suis l'Amante

Et la douce Vie et la Mort ;

Courbant et prenant pour jouet

Les éclairs du lustre et les flammes,

Comme un Mercure sous son fouet

Courbe le vain troupeau des Âmes,

L'Ouragan dit : Voix assassine,

Je suis l'orage essentiel

Et l'haleine qui déracine

Les grands chênes, voisins du ciel.

C'est moi qui tords l'arbuste frêle

Parmi des éclats fulgurants,

Et qui dans la même horreur mêle

Des noirs rochers et des torrents.

Pâles humains, vos pleurs, vos vies,

Votre obscur poëme rêvant,

Vos amours, d'angoisses suivies,

Sont comme la poussière au vent.

Votre pensive tragédie,

Palpitant devant un rideau,

Fait, dans la nature assourdie,

Moins de bruit qu'une goutte d'eau.

Sa plainte, pour qu'on l'applaudisse,

Avait séduit l'âme et les sens ;

Elle était comme une Eurydice

Proférant de divins accents.

Elle emplissait l'air et l'espace

De sa fière modernité ;

Mais elle se tait quand je passe,

Moi, la voix de l'éternité.