La damnation de pierrot

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Le décor est exquis : un jardin Louis Seize,

Charmilles et quinconce obscur.

Un grand mélèze

A gauche, vers la droite un immense escalier

Aux degrés envahis d'herbes folles : au pied

Une vasque de bronze, où pleure une fontaine.

Mais la source est tarie et Ton entend à peine

Le bruit de l'eau perlant sur le torse ébréché

Des naïades.

Le sol est humide et jonché

De feuilles ; c'est l'automne et la nuit va descendre.

On perçoit au lointain un air joyeux et tendre

Et tout en satin blanc, d'un pas vif et discret

Entre en scène Pierrot, le Pierrot de Lancret.

Poudré, pantalon court, la casaque Louis Quinze

A gros boutons s' ouvrant sur la blancheur du linge,

La guitare à la main et le mollet cambré,

Il est musqué, pimpant, fanfreluche, lustré

Et semble en ce décor austère et froid d'automne

Un brin de lilas blanc, qui valse et tourbillonne.

Une figure étrange et sinistre le suit.

Si Pierrot est le jour, son comparse est la nuit

Et le cœur est saisi d'une angoisse profonde.

Drapé d'un grand manteau, masqué, la tête blonde

D'un blond roux, crespelé comme une mousse d'ors,

Cet homme est tout en noir, en étroit justaucorps

De velours, svelte et fier et sanglé de cuir jaune.

Sous son loup de satin luisent deux yeux de faune.

Fendu comme un compas, il marche à grands pas lents

Fantasques, inégaux ; et, tintinnabulants,

De clairs grelots d'argent sonnent à ses chevilles.

Ce que. cet homme en noir a dû tromper de filles

Est effrayant ! Ses yeux sont d'un bleu dévorant ;

Il est pétri d'horreur et de charme attirant.

Enfin, détail affreux, l'homme à la cape noire

A la place d'un luth porte une bassinoire.

Pierrot, pauvre âme blanche, ivre, joyeux, séduit,

Gambade sur ses pas ; l'Homme en noir le conduit.

Ils font halte tous deux ; pas un arbre ne bouge,

Le ciel à l'horizon est barré d'un trait rouge.

C'est ici ?

C'est ici : Lancret ipse pinxit.

Mon père !

Il en est mort , mais quel air déconfit ?

Ce parc a deux cents ans : les autans et la bise

L'ont un peu chiffonné : d'où vient cette surprise ?

Parce que par oubli le Temps, ce niveleur,

A respecté ton front poudré de bateleur,

Prince au trumeau dormant d'un boudoir de marquise

Tu croyais éternel ton siècle… erreur exquise !

Les peuples ont marché pendant que tu dormais,

Et les Amours ont fui, mais non pas à jamais :

Vois, je porte avec moi la lyre évocatoire.

Écoute ma chanson.

Ah ! pas de bassinoire !

Je rêvais si tranquille en mon cadre endormi ;

Cruel, pourquoi m'as-tu réveillé ?

Pauvre ami,

Ce parc abandonné te rend-il si morose !

Je peux le repeupler. Chante-nous quelque chose

Moi, chanter !

Ta guitare est muette ?

Ton nom ?

Je te l'ai déjà dit, blême et doux compagnon,

L'homme en noir.

L'homme en noir ! Dans monsieur Benserade

Je ne t'ai jamais vu.

Parbleu. La bergerade

A l'horreur du Bon Sens. Je reviens de l'exil.

Cet homme me fait peur avec son air subtil.

Jamais du bon vieux temps le ciel n'était si rouge.

Ce parc humide et froid a l'âpre horreur d'un bouge

Et ce bois tout l'aspect d'un endroit mal hanté.

Dont Pierrot pourrait faire un séjour enchanté.

C'est l'heure noire et bleue où tout s'idéalise ;

Veux-tu voir apparaître Aminthe et Cydalise,

Dorimène ou Florinde, étoiles d'opéra ;

Vite un air de guitare et tradéri déra

Le jardin s'emplira de songe et de mirage.

Le charme évocatoire opère d'âge en âge.

Vois, la rougeur s'éteint à l'horizon sanglant

Et, blanche comme toi dans son domino blanc,

Vois monter au ciel bleu la reine des féeries.

Des bosquets rajeunis, des pelouses fleuries

Veux-tu voir accourir en habits d'apparat,

Tout le monde enchanté, que ton rêve adora !

Chante, Pierrot, courage.

A toi donc, adorée,

O lune, ô confidente à la face nacrée.

Pierrot s'assied au pied de l'escalier désert.

Il chante, et tout à coup déployant en flot clair

Sa robe de lumière au-dessus des quinconces,

Surgit la lune ; un bleu reflet baigne les ronces.

Tel un doux baiser se pose

Au front d'un amant discret,

Apparaît la lune rose

Dans un ciel gris de Lancret. .

Dans la nuit et le mystère

Sur des vieux airs de Lulli

Embarquons-nous pour Cythère

Louveciennes ou Marly.

L'ombre emplit des avenues

Et dans le vague et l'embrun

Des parcs les naïades nues

Ont dit le nom de Lauzun.

C'est l'heure des sérénades,

Où les beaux esprits rôdeurs

Encombrent les promenades

De rondeaux et de fadeurs.

En grands chapeaux de bergères,

En corsets de frais linon

Des rimes folles, légères

Font voile pour Trianon.

C'est l'heure d'être marquise

Et de permettre à l'abbé

Le baiser, praline exquise,

Sur la nuque dérobé.

Je respecterai la mouche

Que posa le chevalier,

Et nous aurons Scaramouche

Pour chanteur et gondolier.

Tel un doux baiser se pose

Au front d'un amant discret,

Apparaît la lune rose

Dans un ciel gris de Lancret.

Et dans le parc ombreux se perd la mélodie,

Et Pierrot stupéfait, la prunelle agrandie,

Voit paraître au tournant d'un chemin écarté

Une femme en paniers fleuris : une clarté

La suit : un cavalier l'accompagne en silence.

Sous la lune, à pas lents, le beau couple s'avance.

Cydalise !

Elle-même.

Et souple et voltigeant

Sur ses pas, tout en soie et taffetas changeant,

Ce soupirant pâmé, c'est lui, le beau Léandre.

O falbalas glacés de rose et de vert tendre,

Cliquetants éventails, chimère, ô pur trésor,

Cydalise est vivante, Amour triomphe encore !

C'est bien elle, un peu lasse et la canne à béquille

A la main, dans sa robe à fleurs sur fond jonquille

Et si mince de taille entre ses falbalas,

Qu'on dirait une guêpe en habits de gala.

Modère tes transports.

Juste au coin de la bouche

Cydalise autrefois possédait une mouche !

Ah ! ce grain de beauté, quel appel au baiser !

Laisse-moi le revoir.

Veux-tu bien t'apaiser !

Le galant, qui paonne et roucoule auprès d'elle,

N'est pas d'humeur à te…

Je lui cherche querelle

Et lui cloue…

Un moment écoute.

Ça ira

Ça ira, ça ira

Les aristos à la lanterne.

Quel est cet air lugubre ?

Un refrain d'opéra,

Un bon final de drame.

Et sous la lune terne

Rougissant au milieu d'un ciel soudain plombé,

Quel est donc ce forban sinistre au dos bombé ?

Ce comparse ? Le peuple.

Un mot pompeux et vide.

En effet.En effet.

On les guillotineraOn les guillotinera

Messieurs les propriétaires,Messieurs les propriétaires,

On les guillotinera,On les guillotinera,

Et le peuple sourira.Et le peuple sourira.

en effet Cydalise a la face livide !

Pourquoi cet œil vitreux ? Un effroi m'a glacé.

Léandre à ses côtés a l'air d'un trépassé.

Horreur, leur cou branlant sur leurs épaules bouge !

A ces joyaux mêlé quel est ce collier rouge

Qui coule sur sa gorge ?

Hé, tes sens sont troublés,

Tes yeux voient mal.

J'ai peur. Ces yeux froids et collés,

Cette bouche entr'ouverte et ce cou blanc qui saigne…

Ils chancellent tous deux ; leur sang tiède me baigne.

Grâce, grâce, j'étouffe, ô l'effroyable nuit !

La vision sanglante au loin s'évanouit.

Qu'en dit l'ami Pierrot ?

O bon roi Louis Seize !

La rime juste et bonne en est quatre-vingt-treize.

Brisés les bleus trumeaux, les Watteau, les Lancret.

Du pays des baisers au pays du regret

Il suffit d'un Marat pour faire le voyage !

A Paris maintenant, au Présent.

Un nuage

Enveloppe Pierrot roulant des yeux hagards.

La vasque, l'escalier, le vieux parc aux regards

S'effacent, et l'on voit pointer dans la nuit brune

Les dômes de Paris dormant au clair de lune.