La demeure du passé

By Renée Vivien

Written 1908-01-01 - 1908-01-01

Toi qui m’as oubliée aujourd’hui, qui fus mienne

Cependant, viens dans la maison aérienne

Du songe et du passé.

Il y demeure un soir doux au regard lassé.

Les chambres aux plafonds creusés comme les dômes

Se peuplent de fantômes.

On retrouve là-bas des livres oubliés

Des sachets odorants encore, et des colliers,

Des choses familières.

Je ne sais quoi de triste obscurcit les lumières

Pourtant… Dans l’air traîne un nostalgique parfum,

Car on attend quelqu’un.

Reviens dans la maison du passé, mon amie,

Et ta chambre, qui fut si longtemps endormie,

S’éveillera pour toi.

Car on n’y reconnaît que ton ordre et ta loi

Que nul ne contredit et que nul ne transgresse,

Mon maître et ma maîtresse.

Reconnais ton odeur d’ambre mêlé d’iris…

Toute chose dans la demeure de jadis

Porte ta chère empreinte.

Le foyer s’est éteint, la lampe s’est éteinte

Dans la chambre sans fleurs où je t’ouvre les bras,

Toi qui ne viendras pas !

Miraculeusement, te voici revenue,

En cherchant, à travers la bleuâtre avenue,

La maison du passé.

Entre dans la maison chère au désir lassé

Et vois, sous les plafonds creusés comme des dômes,

Son peuple de fantômes.

Rentre dans la maison qui t’accueille, où j’attends…

Rien n’est changé, sauf les tons d’or moins éclatants

Et les roses fanées.

Et me voici, pareille à travers les années

Pour t’accueillir, en ce dur instant de retour

Avec le même amour.