La double ivresse

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Je reposais sous l'ombrage,

Quand Nœris vint m'éveiller :

Je crus voir sur son visage

Le feu du désir briller :

Sur son front Zéphire agite

La rose et le pampre vert ;

Et de son sein qui palpite

Flotte le voile entr'ouvert.

Un enfant qui suit sa trace

(son frère, si je l'en crois)

Presse pour remplir sa tasse

Des raisins entre ses doigts.

Tandis qu'à mes yeux la belle

Chante et danse à ses chansons,

L'enfant, caché derrière elle,

Mêle au vin d'affreux poisons.

Nœris prend la tasse pleine,

Y goûte, et vient me l'offrir.

Ah ! Dis-je, la ruse est vaine :

Je sais qu'on peut en mourir.

Tu le veux, enchanteresse ;

Je bois, dussé-je en ce jour

Du vin expier l'ivresse

Par l'ivresse de l'amour.

Mon délire fut extrême :

Mais aussi qu'il dura peu !

Ce n'est plus Nœris que j'aime,

Et Nœris s'en fait un jeu.

De ces ardeurs infidèles

Ce qui reste c'est qu'enfin,

Depuis, à l'amour des belles

J'ai mêlé le goût du vin.