La douleur

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Sombre douleur, dégoût du monde,

Fruit amer de l’adversité,

Où l’ âme anéantie, en sa chute profonde,

Rêve à peine à l’éternité,

Soulève ton poids qui m’opprime,

Dieu l’ordonne ; un moment laisse-moi respirer.

Ah ! si le désespoir à ses yeux est un crime,

Laisse-moi donc la force d’espérer !

Si dès mes jeunes ans j’ai repoussé la vie,

Si la mélancolie enveloppa mes jours,

Si l’amitié, si les amours,

M’ont attristée autant qu’ils m’avaient asservie ;

Si déjà mon printemps n’est qu’un froid souvenir,

Si la mort a soufflé sur une jeune flamme

Qui vient, en s’éteignant, d’éteindre aussi mon âme,

Laisse-moi vivre au moins dans un autre avenir !

Laisse-moi respirer, désespoir d’une mère !

Dieu l’ordonne, Dieu parle à mon cœur éperdu.

« Suis mon arrêt, dit-il, reste encor sur la terre. »

S’il ne venait de Dieu, serait-il entendu ?

Mais, vers l’éternité quand cette âme brûlante

S’envolera, baignée encor de pleurs,

Délivrée à jamais d’une chaîne accablante,

Je reverrai mon fils : quel prix de mes douleurs !

Éternité consolante ou terrible !

Pour le méchant, c’est l’enfer, c’est son cœur ;

Mais pour l’être innocent, malheureux et sensible,

C’est le repos, c’est le bonheur !

Ô Dieu ! quand de mon fils sonna l’heure suprême,

Un doute affreux ne m’a pas fait frémir :

Non, cet être charmant, au sein de la mort même,

N’a fait que s’endormir.

Ô tendresse ! ô douleur ! ô sublime mélange !

Ses yeux remplis d’amour se ferment sur mes yeux ;

Je m’attache à son corps… Ce n’était plus qu’un ange

Qui s’envolait aux cieux.