La douleur du roi witlaw

By Jean Lorrain

Written 1882-01-01 - 1882-01-01

LE roi Witlaw le chauve, exarque de Finlande,

Est triste ; il a pourtant sur la côte normande

Trois cents vaisseaux d'érable, à la poupe d'or pur,

Qui le font roi du golfe, et neuf îles d'azur,

Perles du gouffre amer, étoilent sa couronne.

Anolt, Fionie, Helgoland la Saxonne,

Lui paient tribut de cuivre et d'étain, les Œlands

Avec le port d'Ascren cher aux vieux rois normands

Sont sa part de conquête, et les îles Baltique

Font une aube de gloire à son casque héraldique,

Que surplombe au cimier l'aigle noir d'Imanus.

Il a Mona pour trône et la vieille Aarhus,

Dont les bleus horizons sont pleins de campanile

Et de mâts frissonnants dans l'espace, est sa ville.

Debout parmi les flots et bravant leur effort,

Vingt colosses de marbre en observent le port,

Ressuscitant chacun les héros de la race

Dont Witlaw est le fils, et, quand, à la terrasse,

Witlaw, roi des Saxons, vient s'accouder, les soirs,

Au milieu des parfums mourants des encensoirs,

Il a pour horizon dans la splendeur du rêve,

Vaste échiquier de pierre oublié sur la grève,

Aarhus endormie aux pieds des rois géants.

Pourtant Witlaw est triste ; assis parmi ses grands,

Il est là qui se tait, lourd de pourpre et d'hermine

Et sa barbe neigeuse inonde sa poitrine

Toute blanche ; il soupire, il ne peut oublier

Qu'il a quatre-vingts ans et n'a point d'héritier,

Que sa race finit à Bertrade la blonde,

Que Bertrade est mourante et qu'il n'a qu'elle au monde

Pour relever le nom ; il songe qu'il est seul,

Les doigts noirs des valets lui coudront son linceul

Et de son lit de mort il verra, blanc fantôme,

Aux mains des fiers vassaux s'en aller son royaume,

Sa ville, sa couronne, et son nom dans l'oubli

S'éteindra, nimbe d'or entre ses doigts pâli,

Emportant avec lui la splendide épopée

Des aïeux, désormais, la main sur leur épée,

Écroulés dans l'oubli du repos éternel.

Or un soir qu'il songeait, plus triste et solennel

Que la veille, affaissé contre la balustrade

De la haute terrasse et le nom de Bertrade

Aux lèvres, le vieux sire, au fauve et lent rayon

Du couchant qui tombait, eut cette vision :

L'ombre des rois géants, s'allongeant sur la grève,

Montait dans la stupeur effrayante du rêve

Aux balustres de pierre, où Witlaw, chaque soir,

Venait pleurer, et là, formaient un grand pan noir

De ténèbre, où soudain dans la clarté des songes

Un spectre, un être affreux d'horreur et de mensonges,

Se dégageait livide, inouï, surhumain,

Dieu tenant à la fois du géant et du nain,

Géant aux bras noueux, nain grêle au front difforme.

Un casque d'or verdâtre, ailé d'or mat, énorme,

Ceignait sa tempe humide, où couraient des lueurs.

Glauque et verte, sa peau moite avait des sueurs

Pâles, d'où s'exhalait une acre odeur marine

Et des crânes humains jouaient sur sa poitrine

En lourds colliers.

Les bras croisés et les yeux clos,

D'une voix lente et qui semblait sortir des flots,

Le nain prit la parole et dit au roi stupide :

« Sigur, fils de Wotan, fils d'Ymer, fils d'Énide,

« Fut grand et fort ; son glaive et son casque étaient d'or.

« En deux ans il soumit les peuplades d'Arvor

« Et mourut ; après lui vint Cédric le rigide ;

« Son bras était d'acier, et sa barque rapide

« Aborda la première au rivage breton.

« Les vieux harpeurs gallois ont conservé son nom.

« Hastings, qui fut son fils, lui, ramena des rives

« Des Saxons tout un peuple en larmes de captives,

« Si nombreux, que chacun des jarls en avait trois

« Pour leur servir à boire et les bâtards du roi

« Pullulaient plus serrés que les sables des grèves.

« Wilfrid, après mille ans, étonne encore les rêves

« Des soldats attardés aux nocturnes récits.

« Harold, Yniol, Gérain furent grands, ses deux fils

« En valaient trente ; Otto derrière ses armées

« Traînait, pieds et poings liés, les pâles renommées.

« Macumer fut terrible et dur, les rois du Nord

« Se couchaient à plat ventre en entendant son cor

« Appeler la famine et l'effroi dans les landes.

« Le grand Kanut emplit à lui seul vingt légendes.

« Quand, les soirs de bataille, il passait dans les rangs

« Des morts restés debout, ses genoux durs et blancs

« Luisaient et son cheval avait le poitrail rouge.

« Avant Héric le noir, l'Irlande était un bouge.

« Héric vint et prenant le barbare aux talons,

« Lui rompit la cervelle ; Édryn aux cheveux blonds

« Était un gars farouche et terrible aux pucelles.

« Des femmes se tordaient entre ses mains cruelles.

« En dix mois il força vingt villes et viola

« Douze filles de rois, dont celle de Bêla,

» Roi de Spire, et qui fut depuis duchesse en Flandre.

« Comme un bois de sapins au vent froid de décembre,

« Les harpes de granit des vieux scaldes chrétiens

* Se brisaient au seul nom d'Odrus, rois des païens ;

« Car le glaive d'Odrus faisait fleurir les plaines,

« Toujours humide et frais du sang pur de ses veines,

« Et les corbeaux volaient autour de son cimier.

« Enfin de tout ces rois le fils et le dernier,

« Erdors vint, digne encor de ces races hautaines ;

« César des monts neigeux et des îles lointaines

« Qui nagent dans le ciel et les gouffres amers,

« Erdors pour échiquier avait l'azur des mers

« Et les rois, noirs bergers, entre ses mains dociles,

« Sentant son pied posé sur leurs nuques serviles,

« Au gré de ses dix doigts bouleversaient l'univers,

« Ce fut tout.

Tous ces rois, fils de rois, durs et fiers,

« De leur cimier tragique épouvantant l'histoire,

« Resplendissent si haut dans l'aurore et la gloire,

« Que leur crime à travers les siècles entrevus

« A leurs fronts rayonnants fait une aube de plus.

« Pourquoi?

C'est qu'à travers l'âpre horreur des mêlées,

« Les meurtres et les cris des vierges violées,

« Le roi Wiking, fidèle au culte des aïeux,

« Ne renia jamais le nom des anciens dieux.

« A l'essieu de leur char Odin et ses prêtresses

« Attachaient la Victoire avec leurs longues tresses

« Et celle qui se plaît aux sublimes efforts

« Des mâles se heurtant dans l'ombre avec les forts,

« La blanche Walkyrie, amante des batailles,

« Était là, du sang bleu sorti de leurs entrailles

« Faisant pour les combats et les meurtres futurs

« Renaître d'autres fils aux membres blancs et durs.

« La splendeur d'une race est dans la foi gardée

« Aux aïeux; mais depuis que le dieu de Judée

« A mêlé son sang chrême au sang bleu des Wikings

« Dans Witlaw le maudit, honte et remords d'Hastings,

« Les dieux ont détourné leur front de notre race.

« O roi, voilà pourquoi, les soirs, à la terrasse

« Du vieux palais, bâti par les vieux rois païens,

« Tu viens pleurer dans l'ombre et le dieu des chrétiens

« Ne peut rendre, enfermé dans l'or de son ciboire,

« Ni la vie aux mourants ni l'éclat à ta gloire !

« Tu triomphais… Christus t'avait entre les forts

« Sacré roi de la terre et tu bravais les morts,

« Quand voilà que la mort, montant du passé sombre,

« Prend ta fille à la gorge et la couche dans l'ombre.

« Tes parjures, Witlaw, ont filé son linceul.

« Or toi, père et vieillard, désormais triste et seul,

« Moi l'esprit de ta race, envoyé pour maudire,

« Par pitié je veux bien, vieillard, encor te dire

« Un seul mot… : ton salut.

Retourne aux anciens dieux,

« Abandonne le Christ et son culte odieux ;

« Comme autrefois Hastings, extermine ses prêtres

« Et relève Irmenseul ; le courroux des ancêtres,

« Prêt à s'appesantir, est sur ton front maudit.

« Adore en moi leur gloire et Bertrade revit,

« Adore et, remontant les degrés de l'histoire.

« Tu fleuris dans ta race et renais dans la gloire. »

Et "Witlaw face à face englobant le démon,

Se signa lentement et lui répondit :

« Non,

« Christus est Dieu, va-t-en ! »

Et la face accablée

Dans ses mains, le vieux roi pleura.

L'ombre étoilée

Palpitait sur sa tête et, quand il la leva,

La nuit des rois géants, le nain n'étaient plus là :

La lune blanchissait la terrasse isolée.

Seulement près de lui, calme et de blanc voilée,

Moins qu'une ombre, une forme au vague et pur profil

Se tenait appuyée à la rampe.

Au péril

Le roi fixa les yeux et reconnut Bertrade.

Or lui, qui la savait moribonde et malade

Dans un cloître éloigné, ne comprit pas d'abord

Comment, les bras en croix, sous ses longs cheveu* d'or,

Bertrade avait quitté l'enclos du cloître austère

Et, traversant le mont et le val solitaire,

Se trouvait près de lui souriante et debout.

« La très sainte Marie et l'Esprit qui sait tout

« Vers vous m'ont envoyée en hâte, mon doux père,

Dit-elle d'une voix si douce, que la terre

Frémissait, tant le ciel était dans cette voix,

« Car Jésus, qui voit l'ombre au fond du cœur des rois,

« Sait pourquoi chaque soir à la haute terrasse

« Vous venez vous asseoir pensif. Non, votre race

« N'est point morte avec vous, car vous avez dit : « Non »

« Au Maudit, et Christus a vaincu le démon.

« J'ai maintenant aussi mon excuse à vous faire ;

« Père, j'ai mérité votre auguste colère

« Royale en refusant obstinément l'époux

« Que vous me destiniez : j'ai vécu loin de vous

« A l'heure où, s'affaissant lentement vers la tombe,

« L'aigle royal avait besoin de la colombe.

« J'ai fui, lâche, évitant le calice de fiel

« Pour m' enfermer vivante et ravie en plein ciel

« Au cloître ; et le fait est, mon père, que les filles

« Ne sont pas ce qu'il faut aux anciennes familles :

« La femme, esclave et proie, est la part de l'époux.

« Mais un fils au regard ferme et clair, au poil roux

« Est le digne soutien qui sied aux nobles races.

« La robe est pour la femme, aux hommes les cuirasses,

« Aux rois le sceptre d'or, aux reines le fuseau. »

— « Le Seigneur m'a courbé, plié comme un roseau,

Pensait le roi Witlaw en écoutant Bertrade.

« Comment aurais-je un fils ? je suis vieux et malade.

« Les nonnes ont tourné la tête à cette enfant. »

Et Bertrade sourit dans l'ombre en poursuivant :

« Un miracle est possible à tout âge, mon père,

« Quand le Seigneur le veut ; une vierge fut mère,

« Abraham eut d'Agar un fils à cent dix ans ! »

Et lui. haussant l'épaule: « Ou j'ai perdu le sens

Murmurait le vieux sire, ou cette enfant est folle. »

Sans voir, le pauvre roi, qu'une chaude auréole

Sur le front de Bertrade errait, cercle de feux.

Posant alors sa main pâle entre les cheveux

Argentés du vieillard, elle dit à voix basse :

« Père, reportez-vous dans le nombre et l'espace

« Au temps, où votre barbe et vos cils étaient d'or.

« Reportez- vous, mon père, aux falaises d'Arvor,

« La journée où Witlaw emporta la victoire.

« Les morts et les chevaux jonchent la grève noire

« Et le champ de bataille, où lente vient la nuit,

« Se tait ; vainqueurs, vaincus, prisonniers, tout a fui.

« Seul, oublié dans l'ombre à travers la déroute,

« Un traînard, un blessé, s'agite sur la route.

« il tire par la bride un cheval et son sang…

— « Je le vois, dit Witlaw, la blessure est au flanc

« Droit, ouverte…

— « Et son sang s'échappe goutte à goutte

« De la plaie : il s'arrête et se penche, il écoute…

« Pas un souffle ; au lointain pas un appel de cor.

« Partout la grève immense et déserte d'Arvor.

« Seulement vers le Sud, sous le ciel bas et terne,

« Comme auprès d'un écueil une louche lanterne

« De corne, affreux signal des naufrageurs de nuit.

« Au pied de la falaise un feu vacille et luit.

« Le blessé, l'œil tendu sur la flamme incertaine,

« Se traîne sur la grève…

Et le roi sans haleine

Interrompit : « Je vois, c'est bâtie en galets,

« Une cabane obscure, où sèchent des filets

« De pêcheur…

Et, d'un geste interrompant son père,

Bertrade dit : « Voyez au fond de la chaumière.

« Un homme est étendu sur du varech ; il dort.

« Debout à son chevet, levant avec effort

« Pour le voir respirer une lampe de cuivre,

« Une femme est auprès, son œil pur est comme ivre

« Et l'on voit dans la nuit palpiter son sein nu.

« Elle admire en sueur et pâle l'inconnu.

« Cette femme attentive est la femme de l'hôte.

« Lui, l'époux, depuis l'aube est voguant sous la côte ;

« Car, au lieu de deux corps à nourrir, ils sont trois

« Dans la hutte, où le serf héberge un fils de rois.

« Mais quel souffle brutal a soufflé la lumière ?

« La femme avec un cri s'est jetée en arrière…

« O honte ! l'inconnu, père, ne dormait pas

« Et, saisie, enlacée, étreinte entre ses bras,

« La femme est là qui tremble, effrayée et farouche.

« Près du guerrier assise au rebord de sa couche,

« Effroyable baiser, double complicité

« Violant la foi jurée et l'hospitalité…

« Ce traître envers son hôte et cet homme adultère

« Connaissez- vous son nom ?

Et, fermant sa paupière

Pour retenir un pleur, Witlaw dit : « Je le sais. »

— « Dix-neuf ans sont passés ; la cabane aux filets

« Est toujours là debout sur la grève isolée.

« Le guerrier est parti, la femme, elle, est restée

« Avec son repentir ; la faute et le remord

« Ont fleuri, le pêcheur, homme probe, en est mort

« Et l'enfant calme et rose a grandi, comme un rêve,

« Renié par son père, adopté par la grève,

« Rarement caressé par la mère aux yeux lourds ;

« Puis un soir de clémence, après bien des longs jours,

« La mort est revenue heurter à l'humble porte,

« Dans l'ombre, où l'attendait depuis quinze ans la morte.

« Et l'enfant orphelin est resté seul, au soin

« De la grève nourrice, allant de loin en loin

« Voir, perdu comme lui dans l'âpre solitude,

« Un vieux moine,un saint homme au cœur pur,au front rude.

« L'enfant auprès de lui sculpte des croix de bois

« Que le moine va vendre et le fils de nos rois

« Vit de la charité d'un prêtre centenaire,

« Du produit de ses doigts, ignoré de son père

« Aujourd'hui sans enfant, comme il est, lui, sans pains. »

Et Witlaw, le front moite, ayant joint ses deux mains,

Se leva tout debout et dit : « Est-ce possible ?

— « Dieu juste prend le cœur des rois hautains pour cible.

« Or, si grand est le nombre affreux de leur forfait

« Que, courbé sous sa main, nul d'entre eux tous ne sait

« Quel crime ineffacé de leur vie ils expient…

« Tous tombent à genoux alors, tous ils s'écrient :

« Mon cœur est innocent ; qu'ai-je donc fait, Seigneur ?

« Witlaw a dérobé la femme du pécheur.

« David au brave Urie a volé Betsabée »

"Witlaw alors se tut, la tête encor courbée

Plus bas que tout à l'heure, atone, épouvanté,

Plus blême à cette voix pleine de vérité

Qu'à l'aspect monstrueux de l'esprit de sa race.

L'Aurore se levait sur la blanche terrasse,

Éclairant vaguement les rampes d'escaliers.

Witlaw alors, levant ses regards humiliés,

Vit que Bertrade avait les lèvres violettes

Et que ses pieds, serrés d'étroites bandelettes,

Comme dans l'air errants, ne touchaient pas le sol.

Elle semblait dormir immobile en son vol,

Comme une feuille d'or qu'un vent léger emporte,

Et lui comprit alors que sa fille était morte

Et s'écria : « Bertrade ! »… Elle avait disparu.

A cette heure un courrier entrait dans Aarhu,

Annonçant que Bertrade, abbesse au mont Saint-Edme,

Avait passé la veille et Witlaw, le jour même,

Se rendit à cheval aux falaises d' Arvor,

Trouva l'enfant sculptant auprès du moine, au bord

Des flots et, sur son front ayant mis la couronne

De Sigur et d'Hastings, fit en langue saxonne

Aux Saxons, en danoise aux Norvégiens, l'aveu

De sa faute, du rêve et, devant le ciel bleu

Ayant fait reconnaître à tous roi de Finlande

Son fils Herber, mourut. Ainsi, dit la légende

Fut fondé en l'an mil et vingt après le Christ

(Gerbert a consigné le fait dans un écrit)

L'ère des rois chrétiens, "Witlaw, Herber, Étienne,

Qui furent grands après ceux de l'ère païenne

Commencée à Sigur et close au fils d'Erdors.

Que le ciel ait leur âme et le tombeau leurs corps.