La falaise

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

La falaise en forteresse

Blanche et rigide se dresse,

Et du haut de ses remparts,

Ô vagues, elle se raille

De vos escadrons épars

Écrasés à sa muraille.

En vain vous la menacez

De vos coups jamais lassés,

De vos troupes toujours fraîches ;

La garnison pas à pas,

Vous laissant ouvrir vos brèches,

Recule et ne se rend pas.

Parfois, doublant votre rage,

Bat le tambour de l’orage,

Sonne le clairon du vent.

Vous galopez d’une traite.

Au galop ! Sus ! En avant !

Vous escaladez la crête.

Les talus sont arrachés,

Des pans de sol, des rochers.

La vieille se démantèle,

Et voici de toutes parts

Que s’émiettent devant elle

Les créneaux de ses remparts.

Dans sa muraille éventrée

Votre irrésistible entrée

Va, creuse, élargit son trou,

Bondit, massacre, renverse,

Brèche suprême par où

Il pleut des morts en averse.

Mais ces cadavres croulants

Embarrassent vos élans ;

Car la plage est toute pleine

D’un monceau d’estropiés

Où vos chevaux, hors d’haleine

S’abattent pris par les pieds.

Et toujours la forteresse

Blanche et rigide se dresse,

Puisque sans peur ni remords

Pour briser vos cavalcades

C’est avec ses propres morts

Qu’elle fait des barricades.