La fenêtre

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Un rayon d'or qui se faufile

Aux interstices des volets

Fait danser une longue file

De petits atomes follets.

C'est une poussière vivante

Qui monte, monte incessamment,

Puis redescend, toujours mouvante,

Dans un éternel tournoiement.

Elle tourbillonne et s'envole

Comme un peuple de moucherons ;

Au soleil elle farandole

Et fait des fugues et des ronds ;

Et tels d'imperceptibles gnomes,

De microscopiques lutins,

Ils valsent, les petits atomes,

Dans les rayons d'or des matins !

Sans cesse, dans cette traînée

De clair soleil éblouissant,

Leur troupe folle est entraînée,

Elle remonte et redescend.

Ils dansent, dans l'or de la bande

Qui tombe, oblique, des volets,

Une furtive sarabande

Et de silencieux ballets.

Qu'ont-ils donc à danser si vite

Sur ce pont d'Avignon vermeil ?

Sentent-ils qu'il faut qu'on profite

D'un bal que donne le soleil ?

D'où vient-elle cette poussière ?

Ces atomes n'existent-ils

Que dans les filets de lumière

Qu'ils peuplent de leurs grains subtils ?

Non. Leur montante farandole,

Que l'on distingue seulement

Dans la clarté qui les isole,

Fait partout son fourmillement ;

Et tout autour de nous, dans l'ombre,

Ces riens, sans que nous le croyions,

Voltigent en aussi grand nombre

Que là, dans l'or de ces rayons.

Ils vont, viennent. Mais d'habitude

On ne peut les apercevoir.

L'air s'emplit de leur multitude :

On les respire sans les voir.

Leur existence qu'on ignore

Ne se révèle brusquement

Que lorsqu'un rai de soleil dore

Leur humble poussière, en passant !

Et je pense à ces pauvres diables

Qui s'agitent autour de vous,

À tous ces rêveurs misérables,

A tous ces admirables fous !

Ils sont là, dans l'ombre, qui riment,

Qui peinent sur leurs œuvres, — mais

C'est pour eux seulement qu'ils triment…

Et vous ne les voyez jamais !

Vous ne savez pas l'existence

De tous ces humbles faiseurs d'art

A qui manque la circonstance ;

Mais lorsque, par un pur hasard,

La lueur de gloire est tombée

Sur un petit groupe d'entre eux,

Vous les admirez bouche bée

Ceux-là qui furent plus heureux !

Car ils sont comme la poussière

Des petits atomes danseurs

Qu'on ne voit que dans la lumière,

Les poètes et les penseurs !

Le rayon faufilé dans l'ombre,

Dans lequel, seul, on peut les voir,

Est trop étroit pour leur grand nombre,

Et beaucoup restent dans le noir.

Dans cette clarté d'auréole

Tous voudraient bien un peu venir.

Hélas ! et leur désir s'affole

De n'y pouvoir pas tous tenir ;

Ils y voudraient vite leur place,

Car bientôt ils seront défunts…

Mais la gloire, la gloire passe,

Et n'en dore que quelques-uns !