La fenêtre
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Un rayon d'or qui se faufile
Aux interstices des volets
Fait danser une longue file
De petits atomes follets.
C'est une poussière vivante
Qui monte, monte incessamment,
Puis redescend, toujours mouvante,
Dans un éternel tournoiement.
Elle tourbillonne et s'envole
Comme un peuple de moucherons ;
Au soleil elle farandole
Et fait des fugues et des ronds ;
Et tels d'imperceptibles gnomes,
De microscopiques lutins,
Ils valsent, les petits atomes,
Dans les rayons d'or des matins !
Sans cesse, dans cette traînée
De clair soleil éblouissant,
Leur troupe folle est entraînée,
Elle remonte et redescend.
Ils dansent, dans l'or de la bande
Qui tombe, oblique, des volets,
Une furtive sarabande
Et de silencieux ballets.
Qu'ont-ils donc à danser si vite
Sur ce pont d'Avignon vermeil ?
Sentent-ils qu'il faut qu'on profite
D'un bal que donne le soleil ?
D'où vient-elle cette poussière ?
Ces atomes n'existent-ils
Que dans les filets de lumière
Qu'ils peuplent de leurs grains subtils ?
Non. Leur montante farandole,
Que l'on distingue seulement
Dans la clarté qui les isole,
Fait partout son fourmillement ;
Et tout autour de nous, dans l'ombre,
Ces riens, sans que nous le croyions,
Voltigent en aussi grand nombre
Que là, dans l'or de ces rayons.
Ils vont, viennent. Mais d'habitude
On ne peut les apercevoir.
L'air s'emplit de leur multitude :
On les respire sans les voir.
Leur existence qu'on ignore
Ne se révèle brusquement
Que lorsqu'un rai de soleil dore
Leur humble poussière, en passant !
Et je pense à ces pauvres diables
Qui s'agitent autour de vous,
À tous ces rêveurs misérables,
A tous ces admirables fous !
Ils sont là, dans l'ombre, qui riment,
Qui peinent sur leurs œuvres, — mais
C'est pour eux seulement qu'ils triment…
Et vous ne les voyez jamais !
Vous ne savez pas l'existence
De tous ces humbles faiseurs d'art
A qui manque la circonstance ;
Mais lorsque, par un pur hasard,
La lueur de gloire est tombée
Sur un petit groupe d'entre eux,
Vous les admirez bouche bée
Ceux-là qui furent plus heureux !
Car ils sont comme la poussière
Des petits atomes danseurs
Qu'on ne voit que dans la lumière,
Les poètes et les penseurs !
Le rayon faufilé dans l'ombre,
Dans lequel, seul, on peut les voir,
Est trop étroit pour leur grand nombre,
Et beaucoup restent dans le noir.
Dans cette clarté d'auréole
Tous voudraient bien un peu venir.
Hélas ! et leur désir s'affole
De n'y pouvoir pas tous tenir ;
Ils y voudraient vite leur place,
Car bientôt ils seront défunts…
Mais la gloire, la gloire passe,
Et n'en dore que quelques-uns !