La feuille du chêne

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Reposons-nous sous la feuille du chêne.

Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,

En revenant de la cité prochaine,

Mon père, un soir, me conta dans les bois :

(O mes amis, que Dieu vous garde un père !

Le mien n'est plus.) — De la terre étrangère,

Seul dans la nuit et pâle de frayeur,

S'en revenait un riche voyageur.

Reposons-nous sous la feuille du chêne.

Un meurtrier sort du taillis voisin.

O voyageur ! ta perte est trop certaine,

Ta femme est veuve et ton fils orphelin.

« Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre ;

Mais près de nous vois-tu ce chêne sombre ?

Il est témoin : au tribunal vengeur

Il redira la mort du voyageur ! »

Reposons-nous sous la feuille du chêne.

Le meurtrier dépouilla l'inconnu ;

Il emporta dans sa maison lointaine

Cet or sanglant, par le crime obtenu.

Près d'une épouse industrieuse et sage,

Il oublia le chêne et son feuillage ;

Et seulement, une fois, la rougeur

Couvrit ses traits, au nom du voyageur.

Reposons-nous sous la feuille du chêne.

Un jour enfin, assis tranquillement

Sous la ramée, au bord d'une fontaine,

Il s'abreuvait d'un laitage écumant.

Soudain le vent fraîchit ; avant l'automne,

Au sein des airs la feuille tourbillonne ;

Sur le laitage elle tombe… O terreur !

C'était ta feuille, arbre du voyageur.

Reposons-nous sous la feuille du chêne.

Le meurtrier devint pâle et tremblant :

La verte feuille et la claire fontaine,

Et le lait pur, tout lui parut sanglant.

Il se trahit, on l'écoute, on l'enchaîne ;

Devant le juge en tumulte on l'entraîne :

Tout se révèle, et l'échafaud vengeur

Apaise enfin le sang du voyageur.

Reposons-nous sous la feuille du chêne.