La feuille du chêne
Written 1801-01-01 - 1815-01-01
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
En revenant de la cité prochaine,
Mon père, un soir, me conta dans les bois :
(O mes amis, que Dieu vous garde un père !
Le mien n'est plus.) — De la terre étrangère,
Seul dans la nuit et pâle de frayeur,
S'en revenait un riche voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un meurtrier sort du taillis voisin.
O voyageur ! ta perte est trop certaine,
Ta femme est veuve et ton fils orphelin.
« Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre ;
Mais près de nous vois-tu ce chêne sombre ?
Il est témoin : au tribunal vengeur
Il redira la mort du voyageur ! »
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Le meurtrier dépouilla l'inconnu ;
Il emporta dans sa maison lointaine
Cet or sanglant, par le crime obtenu.
Près d'une épouse industrieuse et sage,
Il oublia le chêne et son feuillage ;
Et seulement, une fois, la rougeur
Couvrit ses traits, au nom du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Un jour enfin, assis tranquillement
Sous la ramée, au bord d'une fontaine,
Il s'abreuvait d'un laitage écumant.
Soudain le vent fraîchit ; avant l'automne,
Au sein des airs la feuille tourbillonne ;
Sur le laitage elle tombe… O terreur !
C'était ta feuille, arbre du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.
Le meurtrier devint pâle et tremblant :
La verte feuille et la claire fontaine,
Et le lait pur, tout lui parut sanglant.
Il se trahit, on l'écoute, on l'enchaîne ;
Devant le juge en tumulte on l'entraîne :
Tout se révèle, et l'échafaud vengeur
Apaise enfin le sang du voyageur.
Reposons-nous sous la feuille du chêne.