La fiancée du roi de garbe

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Il n’est rien qu’on ne conte en diverses façons ;

On abuse du vrai, comme on fajt de la feinte :

Je le souffre, aux récits qui passent pour chansons ;

Chacun y met du sien sans scrupule et sans crainte :

Mais, aux événements de qui la vérité

Importe à la postérité,

Tels abus méritent censure.

Le fait d’Alaciel est d’une autre nature.

Je me suis écarté de mon original.

On en pourra gloser ; on pourra me mécroire :

Tout cela n’est pas un grand mal ;

Alaciel et sa mémoire

Ne sauroient guère perdre à tout ce changement.

J’ai suivi mon auteur en deux points seulement,

Points qui font véritablement

Le plus important de l’histoire :

L’un est que par huit mains Alaciel passa,

Avant que d’entrer dans la bonne ;

L’autre, que son fiancé ne s’en embarrassa,

Ayant peut-être en sa personne

De quoi négliger ce point-là.

Quoi qu’il en soit, la belle, en ses traverses,

Accidents, fortunes diverses,

Eut beaucoup à souffrir, beaucoup à travailler,

Changea huit fois de chevalier.

Il ne faut pas, pour cela, qu’on l’accuse :

Ce n’étoit, après tout, que bonne intention,

Gratitude ou compassion,

Crainte de pis, honnête excuse.

Elle n’en plut pas moins aux yeux de son fiancé.

Veuve de huit galants, il la prit pour pucelle ;

Et, dans son erreur, par la belle,

Apparemment il fut laissé.

Qu’on y puisse être pris, la chose est toute claire ;

Mais, après huit, c’est une étrange affaire !

Je me rapporte de cela

À quiconque a passé par là.

Zaïr, soudan d’Alexandrie,

Aima sa fille Alaciel

Un peu plus que sa propre vie.

Aussi, ce qu’on se peut figurer, sous le ciel,

De bon, de beau, de charmant et d’aimable,

D’accommodant (j’y mets encor ce point),

La rendoit d’autant estimable :

En cela je n’augmente point.

Au bruit qui couroit d’elle en toutes ses provinces,

Mamolin, roi de Garbe, en devint amoureux.

Il la fit demander, et fut assez heureux

Pour l’emporter sur d’autres princes.

La belle aimoit déjà ; mais on n’en savoit rien :

Filles de sang royal ne se déclarent guères ;

Tout se passe en leur cœur : cela les fâche bien ;

Car elles sont de chair ainsi que les bergères.

Hispal, jeune seigneur de la cour du soudan,

Bien fait, plein de mérite, honneur de l’Alcoran,

Plaisoit fort à la dame, et d’un commun martyre

Tous deux brûloient, sans oser se le dire ;

Ou, s’ils se le disoient, ce n’étoit que des yeux.

Comme ils en étoient là, l’on accorda la belle.

Il fallut se résoudre à partir de ces lieux.

Zaïr fît embarquer son amant avec elle.

S’en fier à quelque autre eût peut-être été mieux.

Après huit jours de traite, un vaisseau de corsaires,

Ayant pris le dessus du vent,

Les attaqua : le combat fut sanglant ;

Chacun des deux partis y fît mal ses affaires.

Les assaillants, faits aux combats de mer,

Étoient les plus experts en l’art de massacrer ;

Joignoient l’adresse au nombre : Hispal, par sa vaillance,

Tenoit les choses en balance.

Vingt corsaires pourtant montèrent sur son bord.

Grifonio le gigantesque

Conduisoit l’horreur et la mort

Avecque cette soldatesque.

Hispal en un moment se vit environné :

Maint corsaire sentit son bras déterminé :

De ses yeux il sortoit des éclairs et des flammes.

Cependant qu’il étoit au combat acharné,

Grifonio courut à la chambre des femmes.

Il savoit que l’infante étoit dans ce vaisseau ;

Et, l’ayant destinée à ses plaisirs infâmes,

Il l’emportoit comme un moineau :

Mais la charge pour lui n’étant pas suffisante,

Il prit aussi la cassette aux bijoux,

Aux diamants, aux témoignages doux

Que reçoit et garde une amante :

Car quelqu’un m’a dit, entre nous,

Qu’Hispal en ce voyage avait fait à l’infante

Un aveu, dont d’abord elle parut contente,

Faute d’avoir le temps de s’en mettre en courroux.

Le malheureux corsaire, emportant cotte proie,

N’en eut pas longtemps de la joie.

Un des vaisseaux, quoiqu’il fût accroché,

S’étant quelque peu détaché,

Comme Grifonio passoit d’un bord à l’autre,

Un pied sur son navire, un sur celui d’Hispal,

Le héros, d’un revers, coupe en deux l’animal :

Part du tronc tombe en l’eau, disant sa patenôtre,

Et, reniant Mahom, Jupin, et Tarvagant,

Avec maint autre dieu non moins extravagant ;

Part demeure sur pied, en la même posture.

On auroit ri de l’aventure,

Si la belle avec lui n’eût tombé dedans l’eau.

Hispal se jette après : l’un et l’autre vaisseau,

Malmené du combat et privé de pilote,

Au gré d’Éole et de Neptune flotte.

La mort fit lâcher prise au géant pourfendu.

L’infante, par sa robe en tombant soutenue,

Fut bientôt d’Hispal secourue.

Nager vers les vaisseaux eût été temps perdu ;

Ils étaient presque à demi-mille :

Ce qu’il jugea de plus facile,

Fut de gagner certains rochers

Qui d’ordinaire étoient la perte des nochers,

Et furent le salut d’Hispal et de l’infante.

Aucuns ont assuré, comme chose constante,

Que même du péril la cassette échappa ;

Qu’à des cordons étant pendue,

La belle après soi la tira :

Autrement, elle étoit perdue.

Notre nageur avoit l’infante sur son dos.

Le premier roc gagné, non pas sans quelque peine,

La crainte de la faim suivit celle des flots ;

Nul vaisseau ne parut sur la liquide plaine.

Le jour s’achève ; il se passe une nuit :

Point de vaisseau près d’eux par le hasard conduit ;

Point de quoi manger sur ces roches.

Voilà notre couple réduit

À sentir de la faim les premières approches ;

Tous deux privés d’espoir, d’autant plus malheureux

Qu’aimés aussi bien qu’amoureux,

Ils perdoient doublement en leur mésaventure.

Après s’être longtemps regardés sans parler :

« Hispal, dit la princesse, il se faut consoler ;

Les pleurs ne peuvent rien près de la Parque dure ;

Nous n’en mourrons pas moins ; mais il dépend de nous

D’adoucir l’aigreur de ses coups ;

C’est tout ce qui nous reste en ce malheur extrême.

— Se consoler ! dit-il ; le peut-on, quand on aime ?

Ah ! si… Mais non, madame, il n’est pas à propos

Que vous aimiez ; vous seriez trop à plaindre !

Je brave, à mon égard, et la faim et les flots :

Mais, jetant l’oeil sur vous, je trouve tout à craindre. »

La princesse, à ces mots, ne se put plus contraindre :

Pleurs de couler, soupirs d’être poussés,

Regards d’être au ciel adressés,

Et puis sanglots, et puis soupirs encore.

En ce même langage, Hispal lui repartit,

Tant qu’enfin un baiser suivit :

S’il fut pris ou donné, c’est ce que l’on ignore.

Après force vœux impuissants,

Le.héros dit : « Puisqu’en cette aventure,

Mourir nous est chose si sûre,

Qu’importe que nos corps des oiseaux ravissants

Ou des monstres marins deviennent la pâture ?

Sépulture pour sépulture,

La mer est égale, à mon sens.

Qu’attendons-nous ici qu’une fin languissante ?

Seroit-il point plus à propos

De nous abandonner aux flots ?

J’ai de la force encor ; la côte est peu distante ;

Le vent y pousse ; essayons d’approcher ;

Passons de rocher en rocher :

J’en vois beaucoup où je puis prendre haleine. »

Alaciel s’y résolut sans peine.

Les revoilà sur l’onde ainsi qu’auparavant,

La cassette en laisse suivant,

Et le nageur, poussé du vent,

De roc en roc portant la belle :

Façon de naviger nouvelle.

Avec l’aide du ciel et de ces reposoirs,

Et du dieu qui préside aux liquides manoirs,

Hispal, n’en pouvant plus de faim, de lassitude,

De travail et d’inquiétude

(Non pour lui, mais pour ses amours),

Après avoir jeûné deux jours,

Prit terre à la dixième traite,

Lui, la princesse, et la cassette.

Pourquoi, me dira-t-on, nous ramener toujours

Cette cassette ? Est-ce une circonstance

Qui soit de si grande importance ?

Oui, selon.mon avis ; on va voir si j’ai tort.

Je ne prends point ici l’essor,

Ni n’affecte de railleries.

Si j’avois mis nos gens à bord,

Sans argent et sans pierreries,

Seroient-ils pas demeurés court ?

On ne vit ni d’air ni d’amour.

Les amants ont beau dire et faire,

Il en faut revenir toujours au nécessaire.

La cassette y pourvut avec maint diamant.

Hispal vendit les uns, mit les autres en gages ;

Fit achat d’un château le long de ces rivages :

Ce château, dit l’histoire, avoit un parc fort grand ;

Ce parc, un bois ; ce bois, de beaux ombrages ;

Sous ces ombrages, nos amants

Passoient d’agréables moments.

Voyez combien voilà de choses enchaînées,

Et par la cassette amenées ?

Or, au fond de ce bois, un certain antre étoit,

Sourd et muet, et d’amoureuse affaire ;

Sombre surtout : la Nature sembloit

L’avoir mis là non pour autre mystère.

Nos deux amants se promenant un jour,

Il arriva que ce fripon d’Amour

Guida leurs pas vers ce lieu solitaire !

Chemin faisant, Hispal expliquoit ses désirs,

Moitié par ses discours, moitié par ses soupirs,

Plein d’une ardeur impatiente :

La princesse écoutoit incertaine et tremblante.

« Nous voici, disoit-il, en un bord étranger,

Ignorés du reste des hommes ;

Profitons-en ; nous n’avons à songer,

Qu’aux douceurs de l’amour, en l’état où nous sommes.

Qui vous relient ? On ne sait seulement

Si nous vivons ; peut-être en ce moment

Tout le monde nous croit au corps d’une baleine.

Ou favorisez votre amant,

Ou qu’à votre époux il vous mène ?…

Mais pourquoi vous mener ? Vous pouvez rendre heureux

Celui dont vous avez éprouvé la constance.

Qu’attendez-vous pour soulager ses feux ?

N’est-il point assez amoureux ?

Et n’avez-vous point fait assez de résistance ? »

Hispal haranguoit de façon

Qu’il auroit échauffé des marbres,

Tandis qu’Alaciel, à l’aide d’un poinçon,

Faisoit semblant d’écrire sur les arbres.

Mais l’amour la faisoit rêver

À d’autres choses qu’à graver

Des caractères sur l’écorce,

Son amant et le lieu l’assuroient du secret :

C’étoit une puissante amorce.

Elle résistoit à regret ;

Le printemps, par malheur, étoit lors en sa force.

Jeunes cœurs sont bien empêchés

À tenir leurs désirs cachés,

Étant pris par tant de manières.

Combien en voyons-nous se laisser pas à pas

Ravir jusqu’aux faveurs dernières,

Qui dans l’abord ne croyoient pas

Pouvoir accorder les premières !

Amour, sans qu’on y pense, amène ces instants

Mainte fille a perdu ses gants,

Et femme au partir s’est trouvée,

Qui ne sait, la plupart du temps,

Comme la chose est arrivée.

Près de l’antre venus, notre amant proposa

D’entrer dedans. La belle s’excusa,

Mais malgré soi déjà presque vaincue.

Les services d’Hispal, en ce même moment,

Lui reviennent devant la vue :

Ses jours sauvés des flots ; son honneur, d’un géant.

Que lui demandoit son amant ?

Un bien, dont elle étoit à sa valeur tenue :

« Il vaut mieux, disoit-il, vous en faire un ami,

Que d’attendre qu’un homme à la mine hagarde

Vous le vienne enlever. Madame, songez-y ;

L’on ne sait pour qui l’on le garde. »

L’infante à ces raisons se rendant à demi,

Une pluie acheva l’affaire.

Il fallut se mettre à l’abri :

Je laisse à penser où. Le reste du mystère

Au fond de l’antre est demeuré.

Que l’on la blâme ou non, je sais plus d’une belle

À qui ce fait est arrivé,

Sans en avoir moitié d’autant d’excuses qu’elle.

L’antre ne les vit seul de ces douceurs jouir :

Rien ne coûte en amour que la première peine.

Si les arbres parloient, il feroit bel ouïr

Ceux de ce bois, car la forêt n’est pleine

Que des monuments amoureux

Qu’Hispal nous a laissés, glorieux de sa proie.

On y verroit écrit : « Ici pâma de joie

Des mortels le plus heureux ;

Là mourut un amant sur le sein de sa dame ;

En cet endroit, mille baisers de flamme

Furent donnés, et mille autres rendus. »

Le parc diroit beaucoup, le château beaucoup plus,

Si châteaux avoient une langue.

La chose en vint au point, que, las de tant d’amour,

Nos amants à la fin regrettèrent la cour.

La belle s’en ouvrit, et voici sa harangue :

« Vous m’êtes cher, Hispal ; j’aurois du déplaisir,

Si vous ne pensiez pas que toujours je vous aime.

Mais qu’est-ce qu’un amour sans crainte et sans désir ?

Je vous le demande à vous-même.

Ce sont des feux bientôt passés,

Que ceux qui ne sont point dans leur cours traversés :

Il y faut un peu de contrainte.

Je crains fort qu’à la fin ce séjour si charmant

Ne nous soit un désert, et puis un monument.

Hispal, ôtez-moi cette crainte.

Allez-vous-en voir promptement

Ce qu’on croira de moi dedans Alexandrie,

Quand on saura que nous sommes en vie ?

Déguisez bien notre séjour :

Dites que vous venez préparer mon retour,

Et faire qu’on m’envoie une escorte si sûre,

Qu’il n’arrive plus d’aventure.

Croyez-moi, vous n’y perdrez rien.

Trouvez seulement le moyen

De me suivre en ma destinée

Ou de fillage, ou d’hyménée ;

Et tenez pour chose assurée,

Que, si je ne vous fais du bien,

Je serai de près éclairée »

Que ce fût ou non son dessein,

Pour se servir d’Hispal, il falloit tout promettre.

Dès qu’il trouve à propos de se mettre en chemin,

L’infante, pour Zaïr, le charge d’une lettre.

Il s’embarque, il fait voile ; il vogue, il a bon vent.

Il arrive à la cour, où chacun lui demande

S’il est mort, s’il est vivant,

Tant la surprise fut grande ;

En quels lieux est l’infante, enfin ce qu’elle fait.

Dès qu’il eut à tout satisfait,

On fit partir une escorte puissante.

Hispal fut retenu ; non qu’on eût, en effet,

Le moindre soupçon de l’infante.

Le chef de cette escorte étoit jeune et bien fait.

Abordé près du parc, avant tout il partage

Sa troupe en deux, laisse l’une au rivage ;

Va droit avec l’autre au château.

La beauté de l’infante étoit beaucoup accrue :

Il en devint épris à la première vue ;

Mais tellement épris, qu’attendant qu’il fit beau,

Pour ne point perdre temps, il lui dit sa pensée.

Elle s’en tint fort offensée,

Et l’avertit de son devoir.

Témoigner en tel cas un peu de désespoir

Est quelquefois une bonne recette.

C’est ce que fait notre homme : il forme le dessein

De se laisser mourir de faim ;

Car de se poignarder la chose est trop tôt faite :

On n’a pas le temps d’en venir

Au repentir.

D’abord Alaciel rioit de sa sottise.

Un jour se passe entier, lui sans cesse jeûnant,

Elle toujours le détournant

D’une si terrible entreprise.

Le second jour commence à la toucher.

Elle rêve à cette aventure.

Laisser mourir un homme et pouvoir l’empêcher,

C’est avoir l’âme un peu trop dure !

Par pitié donc, elle condescendit

Aux volontés du capitaine,

Et cet office lui rendit

Gaiement, de bonne grâce, et sans montrer de peine ;

Autrement, le remède eût été sans effet.

Tandis que le galant se trouve satisfait,

Et remet les autres affaires,

Disant tantôt que les vents sont contraires,

Tantôt qu’il faut radouber ses galères

Pour être en état de partir ;

Tantôt qu’on vient de l’avertir

Qu’il est attendu des corsaires :

Un corsaire, en effet, arrive, et surprenant

Ses gens demeurés à la rade,

Les tue, et va donner au château l’escalade :

Du fier Grifonio c’étoit le lieutenant.

Il prend le château d’emblée.

Voilà la fête troublée.

Le jeûneur maudit son sort.

Le corsaire apprend d’abord

L’aventure de la belle ;

Et, la tirant à l’écart,

Il en veut avoir sa part.

Elle fit fort la rebelle.

Il ne s’en étonna pas,

N’étant novice en tel cas.

« Le mieux que vous puissiez faire,

Lui dit tout franc ce corsaire,

C’est de m’avoir pour ami ;

Je suis corsaire et demi.

Vous avez fait jeûner un pauvre misérable,

Qui se mouroit pour vous d’amour ;

Vous jeûnerez à votre tour,

Ou vous me serez favorable.

La justice le veut ; nous autres gens de mer,

Savons rendre à chacun selon ce qu’il mérite ;

Attendez-vous de n’avoir à manger

Que quand de ce côté vous aurez été quitte.

Ne marchandez point tant, madame, et croyez-moi ! »

Qu’eût fait Alaciel ? Force n’a point de loi.

S’accommoder à tout est chose nécessaire.

Ce qu’on ne voudrait pas, souvent il le faut faire,

Quand il plaît au destin que l’on en vienne là ;

Augmenter sa souffrance est une erreur extrême :

Si, par pitié d’autrui, la belle se força,

Que ne point essayer par pitié de soi-même !

Elle se force donc, et prend en gré le tout.

Il n’est affliction dont on ne vienne à bout.

Si le corsaire eût été sage,

Il eût mené l’infante en un autre rivage.

Sage en amour ? Hélas ! il n’en est point.

Tandis que celui-ci croit avoir tout à point,

Vent pour partir, lieu propre pour attendre,

Fortune, qui ne dort que lorsque nous veillons,

Et veille quand nous sommeillons,

Lui trame en secret cet esclandre.

Le seigneur d’un château voisin de celui-ci,

Homme fort ami de la joie,

Sans nulle attache, et sans souci

Que de chercher toujours quelque nouvelle proie,

Ayant eu le vent des beautés,

Perfections, commodités,

Qu’en sa voisine on disoit être,

Ne songeoit nuit et jour qu’à s’en rendre le maître :

Il avoit des amis, de l’argent, du crédit,

Pouvoit assembler deux mille hommes.

Il les assemble donc un beau jour, et leur dit :

" Souffrirons-nous, braves gens que nous sommes,

Qu’un pirate à nos yeux se gorge de butin,

Qu’il traite comme esclave une beauté divine ?

Allons tirer notre voisine

D’entre les griffes du mâtin !

Que ce soir chacun soit en armes,

Mais doucement, et sans donner d’alarmes :

Sous les auspices de la nuit,

Nous pourrons nous rendre sans bruit

Au pied de ce château, dès la petite pointe

Du jour.

La surprise, à l’ombre étant jointe,

Nous rendra sans hasard maîtres de ce séjour.

Pour ma part du butin, je ne veux que la dame,

Non pas pour en user ainsi que ce voleur ;

Je me sens un désir en l’âme

De lui restituer ses biens et son honneur.

Tout le reste est à vous, hommes, chevaux, bagage,

Vivres, munitions, enfin tout l’équipage,

Dont ces brigands ont empli la maison.

Je vous demande encore un don ;

C’est qu’on pende aux créneaux, haut et court, le corsaire, »

Celte harangue militaire

Leur sut tant d’ardeur inspirer,

Qu’il en fallut une autre, afin de modérer

Le trop grand désir de bien faire.

Chacun repaît, le soir étant venu :

L’on mange peu, l’on boit en récompense :

Quelques tonneaux sont mis sur cu.

Pour avoir fait cette dépense,

Il s’est gagné plusieurs combats,

Tant en Allemagne qu’en France.

Ce seigneur donc n’y manqua pas ;

Et ce fut un trait de prudence.

Mainte échelle est portée, et point d’autre embarras,

Point de tambours, force bons coutelas ;

On part sans bruit, on arrive en silence.

L’orient venoit de s’ouvrir :

C’est un temps où le somme est dans sa violence,

Et qui par sa fraîcheur nous contraint de dormir.

Presque tout le peuple corsaire,

Du sommeil à la mort n’ayant qu’un pas à faire,

Fut assommé sans le sentir.

Le chef pendu, l’on amène l’infante.

Son peu d’amour pour le voleur,

Sa surprise et son épouvante,

Et les civilités de son libérateur,

Ne lui permirent pas de répandre des larmes.

Sa prière sauva la vie à quelques gens.

Elle plaignit les morts, consola les mourants,

Puis quitta sans regret ces lieux remplis d’alarmes.

On dit même qu’en peu de temps

Elle perdit la mémoire

De ses deux derniers galants :

Je n’ai pas peine à le croire.

Son voisin la reçut en un appartement,

Tout brillant d’or et meublé richement.

On peut s’imaginer l’ordre qu’il y fit mettre.

Nouvel hôte et nouvel amant,

Ce n’étoit pas pour rien omettre :

Grande chère surtout, et des vins fort exquis :

Les dieux ne sont pas mieux servis.

Alaciel, qui, de sa vie,

Selon sa Loi, n’avoit bu vin,

Goûta ce soir, par compagnie,

De ce breuvage si divin.

Elle ignoroit l’effet d’une liqueur si douce ;

Insensiblement fit carrousse :

Et comme amour jadis lui troubla la raison,

Ce fut lors un autre poison.

Tous deux sont à craindre des dames.

Alaciel mise au lit par ses femmes,

Ce bon soigneur s’en fut la trouver tout d’un pas.

« Quoi trouver ? dira-t-on ; d’immobiles appas ?

— Si j’en trouvois autant, je saurais bien qu’en faire !

Disoit, l’autre jour, un certain :

Qu’il me vienne une même affaire,

On verra si j’aurai recours à mon voisin. »

Bacchus donc, et Morphée, et l’hôte de la belle,

Cette nuit disposèrent d’elle.

Les charmes des premiers dissipés à la fin,

La princesse, au sortir du somme,

Se trouva dans les bras d’un homme.

La frayeur lui glaça la voix :

Elle ne put crier, et, de crainte saisie,

Permit tout à son hôte, et pour une autre fois

Lui laissa lier la partie.

« Une nuit, lui dit-il, est de même que cent ;

Ce n’est que la première à quoi l’on trouve à dire. »

Alaciel le crut. L’hôte, enfin se lassant,

Pour d’autres conquêtes soupire.

Il part un soir, prie un de ses amis

De faire cette nuit les honneurs du logis,

Prendre sa place, aller trouver la belle,

Pendant l’obscurité se coucher auprès d’elle,

Ne point parler ; qu’il étoit fort aisé ;

Et qu’en s’acquittant bien de l’emploi proposé,

L’infante assurément agréeroit son service.

L’autre bien volontiers lui rendit cet office :

Le moyen qu’un ami puisse être refusé !

À ce nouveau venu la voilà donc en proie.

Il ne put, sans parler, contenir cette joie.

La belle se plaignit d’être ainsi leur jouet :

« Comment l’entend monsieur mon hôte ?

Dit-elle ; et de quel droit me donner comme il fait ? »

L’autre confessa qu’en effet

Ils avoient tort ; mais que toute la faute

Étoit au maître du logis.

« Pour vous venger de son mépris,

Poursuivit-il, comblez-moi de caresses ;

Enchérissez sur les tendresses

Que vous eûtes pour lui, tant qu’il fut votre amant :

Aimez-moi par dépit et par ressentiment,

Si vous ne pouvez autrement, »

Son conseil fut suivi ; l’on poussa les affaires,

L’on se vengea, l’on n’omit rien.

Que si l’ami s’en trouva bien,

L’hôte ne s’en tourmenta guères.

Et de cinq, si j’ai bien compté.

Le sixième incident des travaux de l’infante,

Par quelques-uns, est rapporté

D’une manière différente.

Force gens concluront de là,

Que d’un galant au moins je fais grâce à la belle.

C’est médisance que cela ;

Je ne voudrais mentir pour elle :

Son époux n’eut assurément

Que huit précurseurs seulement.

Poursuivons donc notre Nouvelle.

L’hôte revint, quand l’ami fut content.

Alaciel, lui pardonnant,

Fit entre eux les choses égales.

La clémence sied bien aux personnes royales.

Ainsi, de main en main, Alaciel passoit,

Et souvent se divertissoit

Aux menus ouvrages des filles

Qui la servoient, toutes assez gentilles.

Elle en aimoit fort une à qui l’on en contoit ;

Et le conteur étoit un certain gentilhomme

De ce logis, bien fait et galant homme,

Mais violent dans ses désirs,

Et grand ménager de soupirs,

Jusques à commencer, près de la plus sévère,

Par où l’on finit d’ordinaire.

Un jour, au bout du parc, le galant rencontra

Celte fillette,

Et dans un pavillon fit tant, qu’il l’attira

Toute seulette.

L’infante étoit fort près de là :

Mais il ne la vit point, et crut en assurance

Pouvoir user de violence.

Sa médisante humeur, grand obstacle aux faveurs,

Peste d’amour et des douceurs

Dont il tire, sa subsistance,

Avoit de ce galant souvent grêlé l’espoir.

La crainte lui nuisoit autant que le devoir.

Cette fille l’auroit, selon toute apparence,

Favorisé,

Si la belle eût osé.

Se voyant craint de cette sorte,

Il fit tant, qu’en ce pavillon

Elle entra par occasion :

Puis, le galant ferme la porte ;

Mais en vain, car l’infante avoit de quoi l’ouvrir.

La fille voit sa faute, et tâche de sortir.

Il la retient ; elle cric, elle appelle :

L’infante vient, et vient comme il falloit,

Quand sur ses fins la demoiselle étoit.

Le galant, indigné de la manquer si belle,

Perd tout respect, et jure par les dieux,

Qu’avant que sortir de ces lieux,

L’une ou l’autre paiera sa peine,

Quand il devroit leur attacher les mains.

« Si loin de tous secours humains,

Dit-il, la résistance est vaine.

Tirez au sort, sans marchander ?

Je ne saurais vous accorder

Que cette grâce :

Il faut que l’une ou l’autre passe

Pour aujourd’hui.

— Qu’a fait madame ? dit la belle ;

Pâtira-t-elle pour autrui ?

— Oui, si le sort tombe sur elle,

Dit le galant ; prenez-vous-en à lui.

— Non, non, reprit alors l’infante ;

Il ne sera pas dit que l’on ait, moi présente,

Violenté cette innocente.

Je me résous plutôt à toute extrémité. »

Ce combat plein de charité

Fut, par le sort, à la fin terminé.

L’infante en eut toute la gloire :

Il lui donna sa voix, à ce que dit l’histoire.

L’autre sortit, et l’on jura

De ne rien dire de cela.

Mais le galant se seroit laissé pendre,

Plutôt que de cacher un secret si plaisant ;

Et, pour le divulguer, il ne voulut attendre

Que le temps qu’il falloit pour trouver seulement

Quelqu’un qui le voulût entendre.

Ce changement de favoris

Devint à l’infante une peine,

Elle eut regret d’être l’Hélène

D’un si grand nombre de Paris.

Aussi, l’Amour se jouoit d’elle.

Un jour, entre autres, que la belle

Dans un bois dormoit à l’écart,

Il s’y rencontra par hasard

Un chevalier errant, grand chercheur d’aventures,

De ces sortes de gens que sur des palefrois

Les belles suivoient autrefois,

Et passoient pour chastes et pures.

Celui-ci, qui donnoit à ses désirs l’essor,

Comme faisoient jadis Roger et Galaor,

N’eut.vu la princesse endormie,

Que de prendre un baiser il forma le dessein :

Tout prêt à faire choix de la bouche ou du sein,

Il étoit sur le point d’en passer son envie,

Quand tout d’un coup il se souvint

Des lois de la chevalerie.

À ce penser, il se retint,

Priant toutefois en son âme

Toutes les puissances d’amour

Qu’il pût courir en ce séjour

Quelque aventure avec la dame.

L’infante s’éveilla, surprise au dernier point.

« Non, non, dit-il, ne craignez point ;

Je ne suis géant ni sauvage,

Mais chevalier errant ; qui rends grâces aux dieux

D’avoir trouvé dans ce bocage

Ce qu’à peine on pourroit rencontrer dans les cieux. »

Après ce compliment, sans plus longue demeure,

Il lui dit en deux mots l’ardeur qui l’embrasoit :

C’étoit un homme qui faisoit

Beaucoup de chemin en peu d’heure.

Le refrain fut d’offrir sa personne et son bras,

Et tout ce qu’en semblable cas

On a de coutume de dire

À celle pour qui l’on soupire.

Son offre fut reçue, et la belle lui fit

Un long roman de son histoire,

Supprimant, comme l’on peut croire,

Les six galants. L’aventurier en prit

Ce qu’il crut à propos d’en prendre ;

Et, comme Alaciel de son sort se plaignit,

Cet inconnu s’engagea de la rendre

Chez Zaïr ou dans Garbe, avant qu’il fût un mois.

« Dans Garbe ? Non, reprit-elle, et pour cause :

Si les dieux avoient mis la chose

Jusques à présent à mon choix,

J’aurois voulu revoir Zaïr et ma patrie.

— Pourvu qu’Amour me prête vie,

Vous les verrez ! dit-il. C’est seulement à vous

D’apporter remède à vos coups,

Et consentir que mon ardeur s’apaise :

Si j’en mourois (à vos bontés ne plaise !),

Vous demeureriez seule ; et, pour vous parler franc,

Je tiens ce service assez grand

Pour me flatter d’une espérance

De récompense. »

Elle en tomba d’accord, promit quelques douceurs,

Convint du nombre de faveurs,

Qu’afin que la chose fût sûre,

Cette princesse lui paieroit,

Non tout d’un coup, mais à mesure

Que le voyage se feroit,

Tant chaque jour, sans nulle faute.

Le marché s’étant ainsi fait,

La princesse en croupe se met,

Sans prendre congé de son hôte.

L’inconnu, qui pour quelque temps

S’étoit défait de tous ses gens,

Les rencontra bientôt. Il avoit dans sa troupe

Un sien neveu fort jeune, avec son gouverneur.

Notre héroïne prend, en descendant de croupe,

Un palefroi. Cependant le seigneur

Marche toujours à côté d’elle,

Tantôt lui conte une nouvelle,

Et tantôt lui parle d’amour,

Pour rendre le chemin plus court.

Avec beaucoup de foi le traité s’exécute :

Pas la moindre ombre de dispute ;

Point de faute au calcul, non plus qu’entre marchands.

De faveur en faveur (ainsi comptaient ces gens),

Jusqu’au bord de la mer enfin ils arrivèrent,

Et s’embarquèrent.

Cet élément ne leur fut pas" moins doux

Que l’autre avoit été ; certain calme, au contraire,

Prolongeant le chemin, augmenta le salaire.

Sains et gaillards ils débarquèrent tous

Au port de Joppe ; et là se rafraîchirent ;

Au bout de deux jours, en partirent,

Sans autre escorte que leur train.

Ce fut aux brigands une amorce :

Un gros d’Arabes en chemin

Les ayant rencontrés, ils cédoient à la force

Quand notre aventurier fit un dernier effort,

Repoussa les brigands, reçut une blessure

Qui le mit dans la sépulture,

Non sur-le-champ ; devant sa mort,

Il pourvut à la belle, ordonna du voyage,

En chargea son neveu, jeune homme de courage,

Lui léguant, par même moyen,

Le surplus des faveurs, avec son équipage,

Et tout le reste de son bien.

Quand on fut revenu de toutes ces alarmes,

Et que l’on eut versé certain nombre de larmes,

On satisfit au testament du mort ;

On paya les faveurs, dont enfin la dernière

Échut justement sur le bord

De la frontière.

En cet endroit, le neveu la quitta,

Pour ne donner aucun ombrage ;

Et le gouverneur la guida

Pendant le reste du voyage.

Au soudan il la présenta.

D’exprimer ici la tendresse,

Ou, pour mieux dire, les transports

Que témoigna Zaïr en voyant la princesse,

Il faudroit de nouveaux efforts,

Et je n’en puis plus faire : il est bon que j’imite

Phébus, qui, sur la fin du jour,

Tombe d’ordinaire si court,

Qu’on diroit qu’il se précipite.

Le gouverneur aimoit à se faire écouter ;

Ce fut un passe-temps que d’entendre conter

Monts et merveilles de la dame,

Qui rioit sans doute en son âme.

« Seigneur, dit le bonhomme en parlant au soudan,

Hispal étant parti, madame incontinent,

Pour fuir oisiveté, principe de tout vice,

Résolut de vaquer nuit et jour au service

D’un dieu qui chez ces gens a beaucoup de crédit.

Je ne vous aurois jamais dit

Tous ses temples et ses chapelles,

Nommés pour la plupart alcôves et ruelles.

Là, les gens pour idole ont un certain oiseau

Qui dans ses portraits est fort beau,

Quoiqu’il n’ait des plumes qu’aux ailes.

Au contraire des autres dieux,

Qu’on ne sort que quand on est vieux,

La jeunesse lui sacrifie.

Si vous saviez l’honnête vie

Qu’en le servant menoit madame Alaciel,

Vous béniriez cent fois le ciel

De vous avoir donné fille tant accomplie !

Au reste, en ces pays, on vit d’autre façon

Que parmi vous : les belles vont et viennent ;

Point d’eunuques qui les retiennent ;

Les hommes en ces lieux ont tous barbe au menton.

Madame, dès l’abord, s’est faite à leur méthode,

Tant elle est de facile humeur ;

Et je puis dire, à son honneur,

Que de tout elle s’accommode. »

Zaïr étoit ravi. Quelques jours écoulés,

La princesse partit pour Garbe, en grande escorte.

Les gens qui la suivoient furent tous régalés

De beaux présents ; et d’une amour si forte,

Cette belle toucha le cœur de Mamolin,

Qu’il ne se tenoit pas. On fit un grand festin,

Pendant lequel, ayant belle audience,

Alaciel conta tout ce qu’elle voulut,

Dit les mensonges qu’il lui plut.

Mamolin et sa sœur écoutoient en silence.

La nuit vint : on porta la reine dans son lit.

À son honneur elle en sortit :

Le prince en rendit témoignage.

Alaciel, à ce qu’on dit,

N’en demandoit pas davantage.

Ce conte nous apprend que beaucoup de maris,

Qui se vantent de voir fort clair en leurs affaires,

N’y viennent bien souvent qu’après les favoris,

Et, tout savants qu’ils sont, ne s’y connoissent guères.

Le plus sûr toutefois est de se bien garder,

Craindre tout, ne rien hasarder.

Filles, maintenez-vous : l’affaire est d’importance.

Rois de Garbe ne sont oiseaux communs en France.

Vous voyez que l’hymen y suit l’accord de près :

C’est là l’un des plus grands secrets,

Pour empêcher les aventures.

Je tiens vos amitiés fort chastes et fort pures ;

Mais Cupidon alors fait d’étranges leçons.

Rompez-lui toutes ses mesures :

Pourvoyez à la chose aussi bien qu’aux soupçons.

Ne m’allez point conter : « C’est le droit des garçons ! »

Les garçons, sans ce droit, ont assez où se prendre.

Si quelqu’une pourtant ne s’en pouvoit défendre,

Le remède sera de rire en son malheur :

Il est bon de garder sa fleur,

Mais, pour l’avoir perdue, il ne se faut pas pendre.