La figliola

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Moins de vingt ans et plus de seize,

Voilà son âge ; et maintenant

Dites tout bas son nom : Thérèse,

Et songez au ciel rayonnant.

Quel destin traversera-t-elle ?

Quelle ivresse ? quelle douleur ?

Elle n'en sait rien ; cette belle

Rit, et se coiffe d'une fleur.

Ses bras sont blancs ; elle est châtaine ;

Elle a de petits pieds joyeux,

Et la clarté d'une fontaine

Dans son regard mystérieux.

C'est le commencement d'une âme,

Un rien où tout saura tenir,

Cœur en projet, plan d'une femme,

Scénario d'un avenir.

Elle ignore ; elle est gaie et franche ;

Le dieu Hasard fut son parrain.

Elle s'évade le dimanche

Au bras d'un garnement serein.

Il est charmant, elle est bien faite,

Et Pantin voit, sans garde-fou,

Flâner cette Vénus grisette

Avec cet Apollon voyou.

Elle s'ébat comme les cygnes ;

Et sa chevelure et sa voix

Et son sourire seraient dignes

De la fauve grandeur des bois.

Regardez-la, quand elle passe ;

On dirait qu'elle aime Amadis

A la voir jeter dans l'espace —

Ses yeux célestes et hardis.

Ces blanches filles des mansardes

Aux tartans grossiers, aux traits fins,

Ont la liberté des poissardes

Et la grâce des séraphins.

Elles chantent des chants étranges

Mêlés de misère et de jour,

Et leur indigence a pour franges

Toutes les poupres de l'amour.