La Fillette

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Dimanche dernier, presque à l'heure

Où déjà va tomber le soir

Sur le grand Paris qu'il effleure,

Bruyant, et sur le pavé noir

Faisant une joyeuse tache

Avec son cortège ambulant,

Devant la pointe Sainte-Eustache

Se tenait un marché volant.

Une laitue, aujourd'hui chose

Fort rare et bonne pour les fous,

Grosse comme un bouton de rose,

Se vendait de six à huit sous.

Bref, comme partout, les légumes

Étaient hors de prix. — Mais la chair,

Quand on la revoit dans ces brumes !

Le lapin était cher, fort cher.

Avec des fiertés non pareilles,

Victime que la gloire émeut,

Il semblait dire à ses oreilles :

Rothschild peut me manger, s'il veut.

Puis, comme au pays de Silvandre,

Une Églé, dans ces lieux forains

Avait apporté, pour la vendre,

Une cage avec des serins.

Car, dans ce Paris qui se montre

Héroïquement endurci,

Comme alouettes de rencontre

On mange les serins aussi.

Plus loin, d'une voix monotone,

Une vieille, aux regards peu francs,

Chantonnait : C'est pour rien ; je donne

Ma poule pour trente-six francs !

Et la fuyant d'un air morose

Pour jusqu'au jugement dernier,

Je vis une fillette rose

Debout auprès d'un grand panier.

Belle comme un ange en visite,

Avec de grands yeux résolus,

Elle était petite, petite ;

Elle avait six ans tout au plus.

Je regardais, comme une étoile,

Ce pauvre être charmant, vêtu

D'une affreuse loque de toile.

Et toi, lui dis-je, que vends-tu ?

Et l'enfant, les pieds dans la boue

Près du bureau des omnibus,

Me dit vite, en enflant sa joue :

Moi, je vends des éclats d'obus !